La douce crocodile
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- il y a 4 jours
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Auteur : C.[1] – La douce crocodile – 30 mars 2026
Introduction
Tout d’abord, je vais vous expliquer en quel honneur j’ai choisi de parler de crocodile. Mon texte est le témoignage écrit d’une présentation orale faite à la suite de deux séminaires organisés par le CÉINR. L’un portait sur « la relation mère-fille », l’autre sur « L’amour encore et en-corps », dans le cadre desquels j’ai choisi de travailler le rapport au corps… Au départ, j’avais choisi ce thème simplement parce que j’ai de la difficulté à accepter le mien.
Rapidement a été introduit le sujet de la douceur dans nos échanges de groupe… et moi, j’accrochais sur l’envers de la douceur, son côté « non gratuit », son côté qui vient avec une dette. Je me méfie de la douceur pour des raisons que je dois encore analyser… J’ai montré à mon équipe ce que la douceur représentait pour moi : cette photo d’un bébé singe, accroché à sa mère morte, transportée par un léopard. Je me voyais dans le bébé singe accroché à sa mère morte. Maman singe morte, enfant accroché à sa mère morte, tous deux transportés par le prédateur. La photo me parlait vraiment fort… et j’ai réalisé que cette image-là, pour moi, c’est la conséquence d’avoir une mère crocodile! Donc j’ai choisi de m’inspirer de cette photo pour parler du rapport à la mère crocodile. La mère crocodile en rapport au corps, à la douceur, et au regard.

Et puis, j’ai eu de la misère à faire un travail là-dessus…oh combien de misère! Parce que j’ai réalisé, quelques jours avant cette présentation, que je suis encore au stade « p’tit singe vivant »… Décourageant tout de même quand ça fait plus de deux ans que tu râles sur un divan! En plus, je me dis que parfois je suis sûrement la mère singe morte. Et je n’ose même pas me demander quand est-ce que je suis le léopard, du moins pas maintenant haha!
Le problème que j’ai rencontré en réfléchissant ce travail de tous les côtés, c’est que je ne peux pas vous parler de plus loin qu’où je suis rendue… et je dirais qu’actuellement, je me suis sorti un bras de ma mère, mais que j’en ai un maudit bon bout qui est encore pris dedans ! J’ai donc décidé de parler des réflexions que j’ai faites, des questions qui me traversent (encore aujourd’hui). Je ne suis pas à l’aise de parler de théorie pour ces raisons-là… Parce que je ne l’ai pas assez traversée… la théorie… donc il me reste l’option de partager les réflexions que j’ai faites, et d’accepter que j’ai plein de questions sans réponse… J’ai l’impression de présenter quelque chose qui n’est « pas fini », c’est très inconfortable pour moi ça !
Comment je vois l’effet crocodile
Avant de parler des questions que je me pose et des réflexions que j’ai faites, je souhaite partager une citation de Lacan sur la mère…
Le rôle de la mère, c’est le désir de la mère. C’est capital. Le désir de la mère n’est pas quelque chose qu’on peut supporter comme ça, que cela vous soit indifférent. Ça entraîne toujours des dégâts. Un grand crocodile dans la bouche duquel vous êtes – c’est ça, la mère. On ne sait pas ce qui peut lui prendre tout d’un coup, de refermer son clapet. C’est ça, le désir de la mère. Alors, j’ai essayé d’expliquer qu’il y avait quelque chose qui était rassurant[1]. ( nous soulignons)
Quand je lis cette citation, j’ai l’impression que toutes les mères sont des crocodiles dévorantes – décourageant un peu non? J’ai l’impression que, pour chaque mère, c’est un combat de ne pas avaler son enfant dans son désir… et que, pour chaque enfant, c’est un combat de sortir du désir de sa mère.
Est-ce que ça veut dire qu’on est pogné là-dedans pour toujours ? Y’a t’il un moyen de sortir du crocodile un moment donné ?
Mes réflexions, je les ai faites par rapport à ma propre histoire de vie et je parle à partir d’où je suis rendue, c’est-à-dire au stade : p’tit singe vivant! Quand je parle de la mère, je parle de la mère physique, bien sûr, mais je parle aussi de la mère qu’on traine dans sa tête (celle qui nous suit même quand elle n’est pas là). La mère, ce n’est pas seulement la mère en chair et en os – en fait, ce n’est presque pas cette chose-là. Aujourd’hui, je pourrais dire que la mère, c’est la signification que tu t’en fais, ou le pouvoir que tu donnes à son discours. C’est la façon dont tu habites le discours de ta mère (ou ce qui représente ta mère). Pour moi, être pris dans un crocodile – c’est être pris dans le désir de la mère, marcher dans le chemin que ta mère t’a dit de prendre, celui qu’elle a tracé pour toi et qui lui convient à elle.
La mère crocodile, c’est celle qui n’arrive pas à accepter que son enfant ne dépende plus d’elle, donc qui maintient son enfant dans une position de dépendance, garantissant ainsi son propre sentiment d’existence et de vie. C’est une mère fusionnelle, c’est malsain, c’est incestueux. C’est son enfant qui alimente son sentiment d’accomplissement, d’utilité, de vie, mais dans sa position de mère (comme si la mère définissait l’entièreté de cette femme). C’est donc l’enfant qui rend sa mère vivante. Comme si elle n’arrive pas à désirer autre chose que d’être une mère. Pour moi, la mère crocodile c’est celle qui n’arrive pas à laisser grandir son enfant, par peur de perdre ce que le fait d’être mère lui apporte en retour. En tant qu’enfant, à force d’être pris dans ta maman crocodile, le risque est que tu en viennes à croire que tu dois rester là pour être protégé (et par le fait même, pour protéger ta mère d’être anéantie). Tu deviens convaincu que tu as besoin de ta mère pour respirer, que tu n’es pas capable sans elle. Même quand la mère n’est pas là, elle est là. Tu adoptes la posture qui alimente ta mère, celle du dépendant (dans mon cas). Je me demande : si on se place dans le désir de la mère, et que la mère ne désire qu’être mère, quelles sont tes options pour désirer ailleurs qu’à travers son désir à elle ? On dirait qu’il n’y en a pas, le risque est trop grand.
Puis, il arrive un moment dans ta vie, où tu sais que tu peux sortir de la bouche de ta croco-mère. Mais à quel prix ? Si tu romps cette relation incestueuse où ta mère te garde dans sa jupe, que lui reste-t-il à cette femme-là, qui n’était que mère ? Est-ce que tu tues ta mère si tu n’es plus en position d’enfant ? Et si tu tues ta mère, dans ce qui la définit comme femme, cela ne vient-il pas avec une immense charge de culpabilité ?
Une croco-mère, ça ne veut pas que tu deviennes une femme qui désire à l’extérieur d’elle, car cette dynamique la maintient dans sa position de toute puissance. Quand tu es pris dans une mère crocodile, ça peut donner l’impression que tu n’as pas d’issue : si tu la contraries (en sortant de son désir), elle peut te manger en fermant son clapet. Si tu ne la contraries pas (donc que tu restes dans sa bouche), tu vis constamment sous la menace qu’elle te ferme son clapet dessus, donc qu’elle te mange… C’est quoi tes options, cibole? Soit tu te fais manger par ta mère, soit tu vis avec la peur que ta mère te mange. Si on revient au fait que ta mère crocodile ne veut pas que tu ne dépendes plus d’elle, tu fais quoi pour devenir une femme désirante (ou un sujet désirant) ?
Est-ce que l’envers de la douceur, c’est la menace de la mâchoire ?
L’envers de la douceur… Je ne crois pas en la douceur gratuite, je me méfie de la douceur. Comme si prodiguer de la douceur vient toujours avec son côté égoïste de prendre quelque chose à l’autre en retour. Quand quelqu’un est doux, je me demande ce que ça va me coûter, quelque chose du genre… un genre de douceur-dette…
Je fais le parallèle avec la mère crocodile… qu’est-ce que ça coûte de rester sous le parapluie protecteur maternel du crocodile ? Qu’est-ce qu’on y laisse en échange ? Quand je regarde la photo, le bébé singe dépendant s’accroche à ce qui fait mal (ou à ce qui va faire mal) – sa mère morte –, et c’est ça qui va directement l’envoyer dans la bouche du léopard. Il va y laisser sa peau, lui aussi… il y laisse toute la possibilité de devenir autre chose que le petit de sa maman…
Mais le problème, c’est que lorsqu’on est pris dans sa mère, il y a tout de même quelque chose de confortable là-dedans, quelque chose de consenti, quelque chose que je pourrais qualifier de « doux » ou de rassurant. Maman qui nourrit, maman qui console, maman qui parle, maman qui aide, maman qui est présente, maman qui écoute, maman qui valide, maman qui confirme, maman qui rassure, maman qui parle à ta place finalement… C’est, en quelque sorte, rassurant (ou doux), une maman qui est toujours là pour t’éviter de « manquer », même quand tu es rendue vieille (ou en âge où tu pourrais ne plus avoir autant besoin de ta maman)…. Mais, tu le paies cher ton siège en première classe dans la bouche de ta mère crocodile ! Pendant que ta mère est là, et que tu la crois toute puissante, tu n’expérimentes pas le manque… Ça peut donner une sorte de sentiment illusoire d’invulnérabilité, de ne pas être seule, de ne pas manquer finalement. Comme si ta mère prend ta vulnérabilité à ta place ; ça permet même de se déresponsabiliser dans une certaine mesure… Douceur, parce que tu restes au chaud dans la bouche de ta mère…
Douceur, parce que, pendant que tu restes dans cette position infantile, tu ne te mets pas à risque… Au final, tu en retires des bénéfices de laisser ta mère te promener dans son clapet… mais c’est une douceur-illusion je dirais… Tu sais que ta mère ne te mordra pas, mais seulement tant que tu restes dans son désir à elle. Tu sais que ta mère ne te mordra pas tant que tu n’apprends pas à parler en ton propre nom… Tu sais que ta mère ne te mordra pas tant que tu n’essaies pas de t’enfuir de ta position d’enfant (ta position d’enfant par rapport à elle). Donc c’est ça que ça te coûte… ça te coûte l’impossibilité de devenir un sujet désirant à part entière, quand tu choisis de rester dans sa bouche. Ça te coûte l’impossibilité de parler ton langage à toi. Ta mère, pendant qu’elle te materne à outrance, elle fait ça au nom du bien selon son discours ; mais au final, elle le fait pour elle. Pour alimenter son désir d’être mère justement. Donc ce n’est pas gratuit, la mère… et c’est probablement de là que vient ma méfiance de la douceur… « Je ne fermerai pas mon clapet sur toi, mais en échange, ne bouge pas, ne parle pas, parce que je pourrais t’anéantir à tout moment… ».
Est-ce qu’on tombe en dette face à cette femme qui ne nous tue pas, justement ? Elle ne nous tue pas, à condition qu’on la maintienne en vie dans son désir de mère ? Est-ce que c’est une douceur qui nous met en dette ? Ça coûte cher, la douceur de la mère… Au début de ta vie, tu es complètement dépendant de cette femme. Grâce à elle, tu n’es pas mort… elle t’a sauvé – merci Madame ! Est-ce que c’est ça, la dette à rembourser ? Ta mère ne t’a pas fait mourir, donc tu ne dois pas la faire mourir non plus ? Mais, ça fait quoi quand tu veux désirer ailleurs ? Est-ce que c’est encore doux, la mère ? Je n’en suis pas sûre, non…
Le regard du crocodile
« Le regard doux qui nous donne la certitude d’exister »… J’ai lu ce bout de phrase dans le livre « La puissance de la douceur » d’Anne Dufourmantelle je crois… Ça me parle beaucoup, parce que c’est fou ce que le regard de l’autre peut avoir comme impact… ça peut avoir de bons ou de mauvais impacts, selon l’importance qu’on y accorde, selon le regard en question, selon qui le pose, qui le reçoit, etc.
Ça prend un regard pour nous valider, mais comment ne pas trop dépendre de ce regard de l’autre, justement ?
Si je reviens à la dynamique enfant/maman-crocodile… un moment donné, même si tu prends une posture d’enfant face à cette mère, ton corps devient celui d’une femme quand même (ou d’un homme)… ton corps n’y échappe pas, même si ta posture ne grandit pas… Ta mère-crocodile, qui aurait souhaité te garder enfant, elle vit comment avec le fait que tu deviennes une femme dans ton corps ? Ça génère des regards de comparaison, des regards jaloux, des regards méprisants, des regards de dégoût même… Alors que tu aurais besoin d’un regard qui te valide, celui que tu reçois est plutôt celui de la déception, du dégoût… Donc, malgré ta volonté de rester en position de « p’tit singe vivant » en te plaçant dans le désir de ta mère, ton corps devient celui d’une femme quand même. Ça m’amène la question suivante : est-ce qu’on se sent coupable comme femme quand notre corps n’est plus ce corps d’enfant, donc celui que la mère aurait souhaité qu’on garde ? Est-ce qu’on se regarde soi-même de la même façon que notre mère nous regarde ? Pour avoir vécu un épisode où je portais des vêtements beaucoup trop grands pour moi pour cacher tous les morceaux de femmes que je pouvais avoir, j’imagine que c’est une possibilité. Peut-être que c’est encore ça que je traine en moi, j’ai quand même choisi de travailler la question du rapport au corps…
Il y a d’autres questions que je me pose par rapport au regard… Si ta mère te veut « enfant », de quelle manière te regardera-t-elle quand tu n’en seras plus un/une ? Arrivera-t-elle à te regarder comme une femme ? C’est quoi l’impact du regard de la mère sur la femme prise dans la bouche de sa mère ? Comment habiter avec confiance un corps de femme quand ta mère veut que tu sois enfant ? Quand les courbes de ton corps lui font peur, parce que tu pourrais être désirée ou désirer ailleurs ?
Comment habiter avec confiance un corps de femme quand tu veux toi-même rester sous le parapluie de ta mère ?
Comment peux-tu devenir à l’aise avec ta féminité si ta mère te regarde comme si tu étais rendue brisée parce que tu n’as plus un corps d’enfant ?
Comment fait-on pour apprendre à devenir une femme, si on n’a pas le droit d’en être une aux yeux de notre mère toute puissante ?
Comment fait-on pour apprendre à devenir une femme, si on n’est même pas sûre qu’on sait ce que c’est d’être une femme ?
Et le père lui? il est où là-dedans ?
C’est plein de questions sans réponse pour moi… On voit que j’ai une grosse job de divan à faire ici !
La croco-mère trop bonne, donc pas assez « suffisamment bonne »
J’ai lu la « mère suffisamment bonne »[1]… et mon histoire de douce crocodile me donne plutôt envie de parler de « la trop bonne mère ».
Même morte, la mère singe rassure son bébé qui y reste accroché… même si elle est morte, le petit s’accroche à l’illusion de toute puissance de sa mère. Il ne voit pas que sa mère est faible (ou que sa mère manque), elle aussi. Ça me fait penser que le problème vient de la position dans laquelle on met la mère – les autres animaux de la jungle, eux, n’ont pas envie de s’accrocher à cette mère singe morte là.
La mère toute puissante : elle anéantit. Une mère trop toute puissante, n’est-ce pas pour l’enfant une impossibilité de marcher seul ? N’est-ce pas pour l’enfant l’impossibilité « d’Être » justement ? D’être autre chose qu’une extension de sa mère ? L’enfant (ou la personne en posture d’enfant) fait quoi pour survivre, quand un jour, sa toute-puissance n’est plus ? Quand le corps de cette mère meurt ? Il ne sera pas outillé pour manquer… Le rôle de la mère ne devrait-il pas être de préparer l’enfant à son absence, justement ? De dépasser son désir d’avaler son enfant ?
Laisser l’enfant décoller de sa mère, c’est accepter le risque qu’il lui arrive quelque chose de mal, mais aussi prendre la chance qu’il lui arrive quelque chose de bien… Toutefois, une chose est sûre, le laisser devenir autonome lui donne une chance de se sauver du léopard qui, lui, représente la mort garantie du sujet. Garder le bébé avec elle – ou encore rester accroché à sa mère –, fait automatiquement de ce bébé la prochaine proie : il subira le même sort que sa mère…
La mère, elle aussi, elle manque, elle vit le vide. Pourquoi certaines mères ne veulent pas donner l’impression à leurs enfants de manquer elles-mêmes ? Ne serait-ce pas là une façon de donner à l’enfant un espace de création ? Un espace de vie ? Un espace de différence ? Ne serait-ce pas aussi de donner le droit à l’enfant de ne pas être parfait ? De lui apprendre que c’est normal de ne pas être tout ? De lui montrer l’exemple ? De lui montrer que manquer ne fait pas mourir ?
Aimer son enfant comme mère… est-ce que ça ne devrait plutôt de le laisser être différent ? Le laisser ne pas te choisir ? Le laisser sortir de tes culottes ? Est-ce vraiment aider son enfant, que de tout faire à sa place ? De t’assurer qu’il ne manque absolument de rien ? Ce que j’ai pu remarquer dans mon expérience de vie, c’est qu’il va finalement manquer de tout, ton enfant, si tu t’assures qu’il ne manque de rien. Un enfant dans un corps d’adulte, c’est ça que ça fait.
Accepter une perte pour la mère, c’est donner de l’air à l’enfant. C’est lui donner la possibilité de faire des choix, de faire des erreurs, de vivre des succès, des joies, des peines, des déceptions, des fiertés. Garder son enfant attaché à soi, comme mère, c’est assurer égoïstement son sentiment de survie, pour finalement calmer ses propres angoisses maternelles. Mais il fera quoi, cet enfant, quand sa mère ne pourra pas être là pour respirer à sa place ? Il va mourir comme le bébé singe, car il ne saura pas ce dont il est capable, il n’aura pas d’options, pas d’expériences singulières auxquelles se référer. Il n’aura pas appris à tomber, à marcher, à se relever, ou à se sauver la peau lui-même.
En plus, pendant que la mère traine l’enfant à son cou, elle n’explore pas la femme qu’elle est, l’amie, la conjointe, la collègue, les autres versions d’elle qu’elle pourrait être en fait. Et cette femme-mère, je pense qu’elle vit aussi une certaine culpabilité de le lâcher, cet enfant-là, qu’elle a toléré trop longtemps dans sa bouche. Elle le sait que son petit dépend d’elle, et ce, à cause d’elle… Ça devient un genre de cercle vicieux. À force d’avoir été trop bonne, elle se croit nécessaire, l’enfant le croit également, donc il agit de manière à ce que sa mère soit nécessaire… Et ainsi de suite, c’est une roue qui tourne, c’est une dynamique à deux.
La mère, quand elle se lève le matin, elle ne se dit pas « hey, je vais aller étouffer mes enfants ce matin pour qu’ils me fassent vivre comme mère »… C’est difficile, d’être suffisamment bonne… et pas « trop bonne »… Comme si la mère porte une double casquette : celle de protéger ses enfants dans sa gueule et, en même temps, vivre le combat de les laisser partir. Tu dois apprendre à ton enfant à te lâcher, alors que tu sais que s’il te lâche, tu laisses aller cette fonction maternelle qui te faisait vivre. Ça semble niaiseux et facile comme ça, mais ça ne l’est pas… vraiment pas même… Je le sais parce que je les porte moi-même ces 2 casquettes-là en tant que mère. Mais pour moi, une chose est claire, tu dois apprendre à ton enfant à te lâcher même si c’est un combat, même si c’est douloureux…
La trop bonne crocodile… si elle ne vivait que pour être mère, que deviendra-t-elle si ses enfants deviennent des sujets désirants à part entière et qu’elle n’est plus une nécessité ? Quelle angoisse va-t-elle vivre ? Pour éviter le manque, l’angoisse, la perte, certaines mères préfèrent rester « crocodilisantes » toute leur vie, malheureusement.
Qu’est-ce que ça fait à une femme si sa mère est « trop bonne » pendant trop longtemps ? La conséquence, c’est que tu ne développes pas ta capacité d’être seule, de vivre le vide, le manque. Donc, tu ressens une sorte d’angoisse de mort quand tu vis l’absence, le vide, la solitude (« Angoisse primitive disséquante »[2] : soit une angoisse disséquante qui met le sujet face à un sentiment proche d’une forme de mort imminente). Et c’est vraiment ce qui se produit quand tu n’as pas accès ta mère : l’impression que tu vas mourir … et pour éviter ce sentiment de mort imminente là, que fais-tu? Tu recours à ta mère, ou tu restes en présence de personnes qui ont un effet de « mère rassurante », pour éviter de ressentir cette angoisse disséquante… C’est facile de rester dans ce cercle vicieux…
Comment sortir d’une mère crocodile ?
Comment sortir d’une mère crocodile… ça c’est une partie difficile! J’ai lu dans « la mère suffisamment bonne » que « c’est précisément parce que la mère est totalement adaptée au besoin de l’Enfant que celui-ci peut croire en son omnipotence » … Ok, mais un moment donné, il faut que ça arrête l’omnipotence! … et si maman n’arrête pas « d’omnipotencer », je pense que c’est à soi-même de la lâcher… Ce n’est pas à elle que revient le défi, c’est au bébé singe. Elle, elle est morte… tu ne peux pas juste attendre qu’elle te donne son approbation pour que tu parles un autre langage que le sien, parce que tu ne l’auras pas, son approbation. Je n’arrête pas de chialer contre le crocodile depuis le début de ce travail, mais c’est au petit singe de partir.… La responsabilité lui revient d’apprendre à parler en son nom…
Pour y arriver (essayer d’y arriver du moins), il faut faire le choix de pratiquer le manque, de l’apprivoiser à petites doses (petites doses parce que, sinon, c’est vrai qu’on pense qu’on meurt, littéralement). Quand l’angoisse monte, laisse-la monter, te traverser, ne te sauve pas. Constate que tu ne meurs pas. Quand la solitude arrive, observe-la, ressens-la, et constate que tu ne meurs pas. Constate que tu peux y arriver, seule… Arrête d’appeler ton crocodile chaque fois qu’il y a un vide, parce qu’elle va te rappeler que tu as besoin d’elle, que tu es faible, que tu n’es pas capable de survivre par tes propres moyens. Ses angoisses vont devenir les tiennes, et tu vas te croire - en plus - que tu as raison d’avoir peur. Tu peux essayer de t’organiser davantage seule, d’avoir d’autres ressources qui ne te mettent pas en dette, tu peux te garder une certaine intimité sur ce que tu choisis de partager, tu n’as pas à rendre des comptes à ton crocodile sans arrêt…
À force de pratiquer le manque, tu vas constater que tu ne meurs pas… mais aussi, tu verras qu’elle ne meurt finalement pas non plus, ta mère… Certes, sortir de sa mère, pour moi, ça vient avec une certaine culpabilité (plutôt solide culpabilité en fait), parce qu’elle ne te laisse pas sortir de son clapet en te disant « byebye » ta mère. Elle le referme son clapet sur toi, du moins, elle essaie très fort… Mais elle ne mourra pas, je te le dis… à la limite, ça lui donne la possibilité d’être autre chose qu’une mère (Peut-être que je me dis ça pour me déculpabiliser… mais ça marche haha !).
La présence du vide et du manque est finalement nécessaire pour l’enfant afin que celui-ci atteigne graduellement l’indépendance souhaitable pour devenir un sujet désirant. Pour que celui-ci apprenne à parler pour lui-même… Ça revient donc à dire qu’il faut apprendre à parler seule, parler pour soi… c’est ça, apprendre à sortir du désir de la mère.
Conclusion
Je terminerais en disant que j’aurais pu écrire encore longtemps sur ce sujet, mais là, je pense que c’est assez de crocodile pour moi. Cette histoire de singe-mort-vivant-bébé-mère-crocodile, ce n’est vraiment pas une chose résolue pour moi… En plus, je sais aussi que je n’ai absolument pas parlé du père… et que son absence fait assurément partie de mon problème de dynamique « crocodilisante ».
Aujourd’hui, je pense que je peux dire que j’ai réussi à me sortir un bras de ma mère crocodile, mais je sais que j’en ai encore un gros « boute » de pris à l’intérieur.… Quand j’aurai appris à parler mon sujet – je vais dire ça comme ça –, je serai capable de supporter ses regards, ses paroles, ses silences qui me font ressentir ma faiblesse, ma dépendance… Je serai capable de les supporter sans retomber au stade bébé singe… D’ici là, je garde contact avec mon crocodile, mais je me protège en filtrant l’accès que je lui donne à moi et mes enfants. Je ne suis plus un « open bar » pour elle – enfin !
Au final, ce n’est pas elle le problème, c’est ma posture à moi face à elle… Cette dynamique, ça se crée à deux. Je ne suis pas la victime de ma mère… Il n’y a pas de bébé singe à transporter s’il n’existe plus de bébé singe.
En tant que mère, je travaille fort pour ne pas « crocodiliser » mes enfants… J’essaie de ne pas être « trop bonne », pour les laisser désirer à l’extérieur de moi. Ce n’est pas tout le temps le « fun », ça, quand tes enfants ne te choisissent pas… parfois, j’aurais envie de le fermer mon clapet sur eux… ça m’éviterait de vivre un certain vide… mais, maintenant, quand ils ne me choisissent pas, il y a aussi une partie de moi qui est vraiment fière… fière de moi, et fière d’eux. Fière de constater qu’ils arrivent à marcher seuls, qu’ils se donnent le droit de respirer sans moi, qu’ils se donnent le droit de me laisser seule, qu’ils n’aient pas peur de moi. Je sais qu’ils savent que je vais les respecter et les aimer quand même – j’imagine que c’est ça, la présence absence. Ce sera un autre sujet à explorer.
Donc finalement, à la question : « comment devenir une femme désirante quand on est pris dans sa mère crocodile ? », je ne suis pas capable d’y répondre complètement ! Je vous dirai un jour comment j’aurai fait ça, car je compte bien y parvenir… Toutefois, il y a une chose que je sais aujourd’hui, c’est que c’est tout un défi d’être une douce crocodile gratuite suffisamment bonne…

Réflexion à poursuivre sur le mot « crocodile » :
Le choix du mot « crocodile » de Lacan n’est sûrement pas un hasard. Selon le dictionnaire, « le mot crocodile est un nom masculin. Il n’a pas de forme féminine distincte dans le français courant. On utilise crocodile pour désigner à la fois le mâle et la femelle de cette espèce. Si on souhaite spécifier qu’il s’agit d’une femelle, on peut utiliser l’expression "femelle crocodile" ». Comme si le crocodile était les deux… Comme s’il n’y avait pas de place pour le père ?
De plus, selon le National Geographic « La femelle crocodile serait capable de se reproduire seule… Une nouvelle découverte scientifique révèle que les crocodiles américains (Crocodylus acutus) femelles peuvent donner naissance à une progéniture sans l’intervention d’un mâle, un phénomène connu sous le nom de parthénogenèse facultative, ou « naissance vierge ». Autant de pistes à déplier dans une prochaine réflexion…
Notes de bas de page:
[1] L’auteure a demandé l’anonymat (note de la rédaction).
[2) Lacan, Le Séminaire Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, 1960-1970, Seuil, p. 129.
[3] D. Winnicott.
[4] D. Winnicott.