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Sexualité féminine. Du manque à la haine du féminin comme retour du refoulé

Présentation en plénière 24 mai 2026

 


Cet article s’inscrit dans le cadre des cartels mis en place en 2026 par le CÉINR, dans le prolongement des séminaires qui y sont organisés depuis plusieurs années. Le dispositif de ces cartels reprend la logique du parler de soi développé par Richard Abibon. Cette modalité propose de se laisser interpeller, déranger et déplacer en petit groupe par un texte et la parole qu’il suscite. Ces cartels sont ainsi pensés comme des lieux de mise au travail singulier et collectif de la parole et du croire, en continuité du travail d’écoute pratiqué au CÉINR.


Quatre cartels ont été mis en place, dont un sur la sexualité féminine, un thème qui s’inscrit dans la continuité des deux autres séminaires organisés les années précédentes par le CÉINR sur la question du féminin : le premier sur la relation mère‑fille, l’autre sur la relation mère-enfant.


Ce thème s’inscrit aussi dans ma propre trajectoire de femme. Le féminin est en effet une histoire de haine-passion qui m’agite – ô combien ! – depuis toute petite ! Fille de ma mère, petite fille de mes grand-mères – l’une du « même bedon », l’autre du « nom-du-père » –, mère de quatre enfants, dont trois filles et, depuis quelques années, grand-mère de trois petites-filles, dont deux « du même bedon ». Toute une lignée dont je suis un maillon… et un chainon aussi. Impossible de passer outre. Le féminin me « travaille » tellement, et surtout à mon insu, que j’en ai fait une thèse[1]. Et pas n’importe quelle thèse : une thèse à partir d’Ève, la première femme, dont je suis aussi fille dans le symbolique. Fille de cette femme sortie d’une côte d’homme, selon l’imagerie populaire, mais aussi du désir de Dieu, soit du manque comme creuset du désir et de la vie.

Ce texte est donc une relecture personnelle de ce qui m’a interpelée dans ce cartel, qui s’inscrit dans ce mouvement du travail du manque qui structure le féminin.

Il m’importe aussi d’ajouter ma reconnaissance envers ces femmes qui sont venues dans ce cartel explorer ce qui, du féminin, les habite et les agite aussi. En venant, elles ont pris le risque de vivre ce que ce thème pourrait remuer, en acceptant le +1 que je représentais comme animatrice.

C’est la présence de chacune qui a rendu ce cartel vivant, avec nos voix de femmes, nos réflexions, en écho les unes aux autres, ce qui a fait de nous des partenaires, des partenaires d’exploration.


Comme une plongée au creux du féminin

L’exploration, c’est en effet ce à quoi s’apparente ce cartel. C’est même plus que cela : c’est tenter une plongée à l’allure presque spéléologique, parfois à l’aveugle, à la découverte du féminin. Il ne nous aura fallu que quatre rencontres, pas plus, pour débusquer la faille du féminin : ce que cela fait d’être trouée, manquante, « pas‑toute ». Le livre de Françoise Dolto, Sexualité féminine, la libido génitale et son destin féminin[2], aura permis de faire surgir assez vite ce qui nous fait enrager parfois plus que jubiler !


Cet article est donc un travail de relecture de ce que ce cartel aura permis de découvrir : que cela ne va pas de soi de se découvrir manquante, trouée, en découvrant la radicalité de la différence sexuelle. Et cela, sous le sous le couvert d’un texte qui nous a renvoyées bien vite au plus creux de notre structuration féminine.


Dans son livre, Dolto présente sa clinique et son observation du développement de la fille, bébé, jusqu’à sa vie de femme adulte, à partir de son être femme, de sa libido de femme, de son féminin. Nous avons commencé par une section du livre qui parlait du développement du bébé fille jusqu’à sa puberté. Car, pour parler du féminin, pourquoi pas ne pas commencer par le début ! Donc, nous avons commencé par le début : comment la libido et le féminin d’une fille se structurent dans son corps, dans son rapport aux autres, aux objets, et dans son rapport à son propre sexe de fille.


Or, très vite, un malaise a commencé à sourdre. Léger au début, mais insistant. Il a fallu du temps pour entendre, comme un murmure, puis un grondement, que le texte agissait sur nous, nous grafignait, nous heurtait. De l’intérieur.


Cet effet de texte s’est traduit en paroles de résistance, y compris de rejet, de colère, d’incompréhension, venant révéler que le féminin… cela ne va pas de soi. C’est confrontant. Cela vient nous confronter comme femme. Aborder la question du féminin en groupe, parler du féminin depuis notre expérience de petite fille devenue femme, cela déplace, et pas qu’un peu. Parce que le texte déplace, dérange – trop –, on en vient à trouver qu’on ne s’y reconnait pas. On reste étonnée, interloquée, presque sidérée, voire en colère, au point même de croire qu’on n’y comprend rien… à ce maudit texte.

Ce malaise s’est révélé autour de deux axes, l’identification et le rapport sexuel, dont la suite va dérouler comment ils se sont déployés.


1– Le poids de l’idéal dans la vie d’une femme

L’identification a deux bords, comme la bande de Moebius : son versant positif, et son versant négatif. Que faire quand un texte provoque le rejet ? Le livre de Dolto a d’emblée été perçu comme trop difficile, trop loin, d’une autre époque – anachronique –, voire trop théorique, « stéréotypé »… En fin de compte : trop idéal, trop différent. S’il est obsolète, voire illisible, ou impossible à comprendre, trop dissemblable, il peut donc être rejeté : c’est la faute du texte. Autrement dit, le texte « ne marche pas ». S’il est « trop différent » de nous, femmes, impossible alors de se reconnaitre dans un texte, même s’il parle de la structuration du féminin dès le plus jeune âge.


Et si, en fait, le pré-texte « marchait » trop bien ? Si ce texte venait insidieusement ouvrir quelque chose de la blessure du féminin ? Ici, le texte devient un miroir. Ce qui est rejeté, n’est-ce pas ce qui parle trop bien de nous, comme femme, et qui est à risque de devenir insoutenable ?


Ici, le texte de Dolto est venu trouer l’idéal d’un féminin trop lisse et parfait. En effet, comment s’identifier à un texte dans lequel on ne se reconnait pas, au point de considérer le texte comme un idéal inatteignable, qu’il aurait fallu cependant atteindre. Comment parler à partir d’un texte qui, dit-on, ne nous raconterait pas ? Que dire même si le texte fait l’effet d’une « identification négative », tant on ne s’y reconnait pas ?


Cela a posé la question du texte de Dolto comme vérité et idéal. Or, déjà, reconnaitre que le texte ne dit pas tant l’idéal de la construction d’une fille que ses étapes, les balises de cette structuration, est un pas vers une reconnaissance de ce que cela fait d’être une femme. Car la structuration de la petite fille est à risque, à chaque instant de sa vie, de justement de ne pas se passer de façon « idéale ». D’où l’importance de commencer par se demander ce que recouvre cet idéal, d’en percevoir le poids dans nos vies, d’une part, et d’accepter de se reconnaitre « croches » et non parfaites, d’autre part. Reconnaitre la force de l’idéal dans nos vies de femmes, voilà un temps fondamental. Ce temps permet de découvrir la puissance de l’idéal paternel, de l’idéal maternel, mais aussi des idéaux de la société tout entière qui nous ont organisées, qui nous agitent chacune singulièrement d’autant plus que ces idéaux ont été profondément introjectés : on les a faits nôtres !


Une fois cet idéal reconnu, débusqué, il devient possible de renoncer à lire la clinique de Dolto comme un mode d’emploi idéal auquel une femme aurait dû se conformer, en reconnaissant dans la foulée notre « crochitude » singulière de femme. Cela devient aussi un temps permettant de mettre en mots l’émoi que le texte suscite, et éprouver la difficulté d’oser une parole sur soi, singulière, dans la différence et la « crochitude ». Ce temps marque celui du passage de « La femme » idéale à une femme singulière, soumise au manque, à la faille.


2– L’enjeu du trou impossible chez la fille

Soulever un coin du voile de la tempête qui nous malmène comme femme permet de saisir qu’à chaque moment de sa structuration, une fille est confrontée à ce qui a été refoulé – le manque –, et à ce qui a été refusé – la castration –, entendu comme une perte.

Pour entendre ce qui fait la fille, ce qui la structure dans son féminin, encore faut‑il pouvoir entendre comment cela nous agite comme femme. Cette mise en commun singulière d’une histoire qui nous concerne toutes comme femmes ne peut se faire que dans une relecture après-coup, pour y lire ce que nous éprouvons, et ensuite relire ce dont il est question. Or, comment parler d’un malaise si profond qu’il fait effet de fermeture, de colère, de silence ? Comment parler à partir d’un texte perçu comme un obstacle au travail en groupe ? Que faire si le texte nous met face à un impossible – et quel impossible ! – : le fait de s’éprouver trouée comme femme, donc manquante, et souvent sans mots pour le dire.

Ce malaise, perçu comme causé par le texte, vient mettre en évidence l’effet de la part du refoulé dans le malaise qui resurgit. Pourtant, c’est précisément à partir de cette torsion qu’une parole de sujet peut être osée, permettant une relecture singulière. Oser cette parole met chacune de nous à l’épreuve de la confiance, de notre capacité d’accueillir la parole de l’autre sans jugement, et en vérité – la nôtre.

Cela demande délicatesse, respect et confiance pour reconnaitre ce qui, du féminin, fait effet d’insoutenable.


3– Les poupées comme lieu de l’Autre scène

C’est au lieu des poupées que le malaise s’est cristallisé, et que les premiers craquements se sont fait entendre. La différence est devenue perceptible entre celles qui y ont joué, celles qui n’y ont pas joué, mais qui reconnaissent avoir joué avec le petit frère comme si c’était une poupée, celles qui les ont en horreur, et qui n’y ont jamais joué. Autant de lieux où la différence vient se dire.


Mais, que les poupées soient adéquates ou non, les poupées n’ont pas laissé indifférentes. Bien au contraire. D’autant qu’en arrière-plan s’est dessiné le rôle des parents, qui « gèrent » le droit aux poupées : à quelle représentation du féminin les parents donnent-ils accès à leur fille à travers ces jouets : bébé baigneur, toutou en tout genre, Barbie, personnage masculin, mais aussi camion, voiture ?


Pourquoi donc les poupées ont-elles fait réagir ? Juste parce que ce sont des poupées ? Probablement pas. Le signifiant n’est pas anodin… ni neutre… on peut entendre la chose du mot : le jouet… mais au-delà et en deçà, le signifiant renvoie à quelque chose du féminin qui reste à lire parce qu’il nous traverse. La poupée réfère à un objet, certes. Mais le mot est aussi utilisé par des hommes en parlant de femmes : une jolie poupée ! Mais la catin, elle, renvoie autant à la poupée qu’à la putain. Le mot n’est pas rien pour une fille… il raconte quelque chose de notre féminin, jusque dans le regard et les mots des autres. 


Comment s’étonner alors que les poupées aient pu devenir le prétexte à un malaise, où pointait parfois la colère ? Que vient nous dire cette colère contre les poupées, cette haine des poupées… plus spécifiquement les Barbie, ces silhouettes démesurément « féminines » ? Comment lire cette haine chez les filles qui détestent les poupées, la haine chez les mères qui refusaient des poupées à leurs enfants ? La haine déchargée par des petites filles sur leurs propres poupées, qui les battent comme plâtre ? Voire l’indifférence envers les poupées… Qu’y a-t-il de si insoutenable pour une fille qui déclenche tant de colère, de violence, de rejet à l’encontre des poupées ?


Et si les poupées étaient le théâtre d’une autre scène, un lieu métonymique ?

Ainsi, les poupées ont fait office d’une autre scène, l’ob‑scène du féminin pour nous, femmes. Le rejet, la haine des poupées n’a pas à être refoulée, bien sûr, puisqu’elles servent d’exutoire. En fait, cette scène des poupées permet de saisir l’enjeu sous‑jacent : comment parler, comme femme, de ce qui a été refoulé, et qui, donc, ne peut pas se dire. Qui ne peut pas se dire, mais qui agit, qui nous déborde dans nos affects.


4– Le traumatisme de la différence sexuelle

L’insoutenable resurgit là où on ne l’attend pas, et renvoie à ce que Dolto affirme, à savoir que la découverte de la différence sexuelle est un choc pour la petite fille. Comment donc, le garçon en face de moi a ce que, moi, je n’ai pas ? C’est parce qu’on me l’a coupé ? Va-t-on me le redonner ? Comment faire pour avoir ce que je n’ai pas, mais que l’autre a ?

Si l’on prend Dolto au sérieux, il y a, pour la petite fille – comme pour le petit garçon – un traumatisme de la découverte de la différence sexuelle, un traumatisme qui a figé, terrassé, enragé, frustré, laissé la petite fille avec un sentiment d’injustice profond et de jalousie atroce. Même si cela ne parait plus, c’est un drame pour la petite fille de se découvrir « sans l’avoir ». Il ne lui sera pas facile de se remettre de la confrontation au réel de la castration, ce réel qui dit qu’elle est trouée, qu’il lui manque quelque chose « là ». Là se joue le « destin » du féminin d’une femme, d’une structuration qui se construit autour du trou réel qui fait manque et que la fille perçoit comme une perte.


En raison même de ce brutal traumatisme, vient le temps du refoulement, au point de rendre inaccessibles les affects liés à ce manque en forme de perte. Ce faisant, la petite fille rejette au plus creux de son intime ce féminin qui la frustre. Car le traumatisme de la différence sexuelle est incontournable. C’est « de nature », comme l’affirme Dolto. Pourtant, rien de cela n’est évident parce qu’il est aussi vrai que nous sommes des corps parlés et parlants, donc des corps façonnés par le symbolique, par le langage, par ces mots qui nous signifient sans qu’on en soit toujours conscients.


C’est au cœur de cette singularité d’espèce que, pour une femme comme pour un homme, la différence sexuelle fait traumatisme. Les conséquences sont lourdes pour une femme : comment se vivre trouée, manquante, « pas-toute » si, inconsciemment, on a refusé cette castration de notre propre sexe qui nous « fait » femme, symboliquement ? Et, dans la foulée, insidieusement même parfois, comment ne pas risquer de rejeter ces femmes qui nous font face, comme autant de miroirs et de lieux d’identification du féminin ?


5– La fonction de l’image dans la perception du corps

Autrement dit, comment s’accueillir manquante ? Et manquante de quoi ? du pénis ? du phallus ? Que veulent dire ces mots ? Le pénis est du côté imaginaire. Entendez non pas du côté de l’imagination, mais du côté de l’image, comme celle que le miroir renvoie à l’enfant de 2-3 ans. Ce que le miroir renvoie à l’enfant est une image qui lui montre son corps, en face duquel il se voit, mais dont il perçoit vite l’étrangeté, car ce qu’il voit lui renvoie l’image d’un autre semblable qui ne fait que répéter ses gestes sur une surface plane et dure. Là, Dolto est formelle : c’est la présence des parents, en arrière‑plan, qui lui permet de saisir que ce qu’il voit est vrai : l’image d’un corps unifié. De même, c’est avec les photos, qui lui racontent encore que lui et son image ne sont pas les mêmes, que l’enfant apprend l’unité de son corps auparavant morcelé. Ce temps d’unicité se fait parce qu’il se voit « en image », soit de façon image‑inaire. Et il plonge dans cet « imaginaire » de l’image que l’image lui renvoie. L’imaginaire, c’est ce dont il est question : une illusion qui fait croire à l’enfant qu’il existe, unifié par l’image. Une image qui n’est pas lui. C’est pourtant de là que nous construisons notre « moi », un moi nécessairement image‑inaire, né d’une image à laquelle nous nous sommes identifiés.


Au moment de la découverte de la différence sexuelle, cet image‑inaire prend alors une dit-mention particulière, radicale. La petite fille se trouve face au fait de « ne pas l’avoir », qu’elle ressent comme une perte. Elle aspire alors à récupérer ce qu’elle croit avoir perdu. Il peut être long le chemin pour qu’une fille, puis une femme, soit capable de lire au plus près ce qui la traverse, ce qui l’agite dans ce qui ne se dit pas, et qui la ramène sans cesse au traumatisme de s’être vue trouée, manquante.


6– Les détours de la fille à la femme « pas-toute »

Ainsi, une femme n’est « pas-toute » : elle est trouée dans le réel, et manquante dans le symbolique. Est-ce pour autant qu’une femme assume la castration ? Aborder la question de la castration implique deux aspects au moins. Le premier demande de faire la différence entre les trois registres du « pas-tout » propre au féminin, d’une part, et d’aborder le refus du réel de la castration.


C’est là que le texte de Dolto vient rappeler que se vivre femme n’est pas si simple. Sur ce versant, le discours dominant n’aide pas les femmes – ni les hommes – à faire face au manque, quand il laisse croire, dans l’image‑inaire, qu’on peut aisément changer de sexe. Comme on changerait de peau ?


Le cartel a permis de saisir le poids de la frustration toujours présente tant que la castration n’est pas assumée, accueillie sur ses trois plans borroméens, et ses effets : cela resurgit partout. Cela resurgit dans la relation à la mère, son premier modèle de féminin, première image de femme, lieu de sa première identification. Cela ressurgit dans ses rapports aux autres femmes, les sœurs, les amies, les collègues… les autres femmes. Autant de miroirs, autant d’images du féminin qui renvoient à la fille précisément ce dont elle ne veut rien savoir : sa béance, son manque, son corps troué.


Cette frustration, Dolto rappelle qu’elle se vit mieux quand la fille a pu être soutenue dans sa différence sexuelle par ses parents, ou les figures tutélaires. Leur rôle est fondamental car c’est par eux que la fille peut investir sa spécificité de manquante. Car le choc de la différence sexuelle est d’autant plus grand que la fille n’a pas encore les mots pour le dire. Il lui faut sa mère pour lui donner l’assurance, non pas de récupérer ce qu’elle croit avoir perdu, mais qu’à son tour, elle deviendra femme, comme sa mère, son premier objet d’amour et son premier lieu d’identification, avec ses propres attributs phalliques : les seins et les bébés. Du côté du père, voir dans son regard son attirance pour une autre femme, sa mère, voire d’autres femmes, qui pourtant « ne l’ont pas » lui donne l’espoir de séduire à son tour celui « qui l’a », pour l’avoir à son tour.


Encore faut-il qu’une telle identification soit possible. Quand cela manque, le refoulement a comme effet que la fille devenue femme ne peut plus lire ni son rejet des femmes, qui lui rappelle son féminin, ni la haine de son propre corps de femme imparfait parce que manquant. Ce qui est en jeu ici, c’est le rapport au phallus, dont on voit qu’il n’a rien à voir avec le pénis, et davantage avec le manque. Le phallus, c’est l’objet du désir, un désir qui se soutient du manque.


7– De la transmission de la haine du féminin quand la castration est refusée  

Ainsi le rapport à la castration se construit-il à partir du manque, précisément en lien avec la découverte de la différence sexuelle, qui surgit comme un réel, pourtant vécu par l’enfant comme une mutilation image‑inaire : garçon et fille pensent qu’on a coupé à la fille son pénis, ce qui explique qu’elle en soit privée.


La levée du refoulement peut arriver quand une femme en vient à lire la différence sexuelle autrement que sur le versant de la perte, mais sur celui de la castration et du manque.

La colère et le refus que le texte de Dolto et les poupées constituent ainsi autant de lieux qui mettent en scène l’Autre scène du féminin, indicible : la haine de notre propre structure, une haine qui se construit de façon terriblement insidieuse. Elle fait effet quand une mère ne s’intéresse pas sa petite fille, quand une mère, absente, malmenée elle-même par la vie, est incapable de regarder la fille comme « sa fille », un petit bout de bonne femme aimable et important. Ce retrait de la mère ne cache‑t‑il pas la haine de son propre féminin, de son propre corps de femme, refoulé là aussi ? Au plus creux de l’intime, cette haine fait son lit, une haine qui raconte l’insoutenable différence sexuelle inacceptable, insoutenable.


La résistance, en forme de malaise dans notre cartel, ne vient-elle pas précisément mettre en acte cette difficulté à accueillir la différence sexuelle, de nature, de l’ordre du réel ? Les poupées et le texte de Dolto sont venus faire l’effet d’un miroir nous renvoyant à notre propre expérience traumatisante de la différence sexuelle, de son ravage qui, comme tout traumatisme, a produit du refoulement.


Ce qui est en jeu, pour chaque sujet, c’est son rapport à la castration, qui, précisément, dit qu’on ne peut « tout » être. La castration introduit au « pas-tout », au manque. Or, la castration n’est pas du côté imaginaire : cela n’a rien à voir avec la mutilation image‑inaire. La castration est du côté de la coupure, de la différence radicale, de la sexuation qui, comme le mot sexuel, a la même racine que sectionner, couper, séparer.


La différence sexuelle nous renvoie, comme femme, à la question du manque. Comment articuler cette épreuve sur les trois plans du nœud borroméen : perte imaginaire, manque symbolique et privation réelle ? Une fille est confrontée à ce nœud-là dès la découverte de la différence sexuelle. Ce cartel parle à sa façon, en creux, de ce qui traverse une femme, et souvent sans le dire : comment parler du lieu de son manque, du lieu de sa faille ?

***

Alors, que veut dire cette « haine du féminin », assenée comme du vitriol ? Cela veut‑il dire que l’amour n’existe pas ? Bien au contraire. La haine colle à la peau de l’amour. Elle en est l’envers, son ombre qui colle, qui blesse, qui tache et qui fait tâche bien souvent, une blessure vivante qu’il est nécessaire de reconnaitre. Pour oser désirer ? Pour assumer son désir, assumer sa parole, une parole qui ne dit jamais « tout » ? Pour mieux aimer ?

Parce que justement, ce ne sont « pas-toutes » les femmes qui éprouvent au plus creux d’elles-mêmes la haine du féminin : quand la castration est assumée, la haine du féminin n’a plus lieu d’être puisque cette femme aura accepté son manque comme « ce qu’elle a », et accepté son manque comme « en plus ».


Encore une fois, nous en sommes à soulever des coins de voiles. Rien ici ne saurait être pris pour Vérité. Car ici, c’est n’est pas « La » vérité qui est recherchée, pas davantage que « La » femme n’existe. En revanche, permettre au sujet singulier de cerner d’un peu plus près sa vérité de sujet, tel est, il me semble, la valeur de ces cartels mis en place par le CÉINR.

 

 


[1] Lydwine Olivier. Ève, du manque au sujet-femme. Une relecture discursive du désir de la femme dans Gn 3 à partir de ses réceptions. Thèse, Université de Montréal, 2020.

[2] Françoise Dolto, Sexualité féminine, la libido génitale et son destin féminin, Paris, Gallimard, 1996.



ISSN: 2291-8116

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