Souffrance et parole
- Alain Gilbert
- 10 mars
- 60 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 mars
Alain Gilbert est psychologue, psychanalyste, membre de l’École Lacanienne
de Montréal.
Cet article a été publié initialement en 2020
Présentation du texte :
La souffrance. Elle ne connait pas la discrimination. Elle fait fi de la langue, de la culture, religion ou classe sociale. Elle ne tient pas compte de l’âge, du sexe, de la couleur de la peau ou autres classifications qu’on utilise pour parler de l’être humain.
Tous y sont sujets et tous, lorsqu’ils sont aux prises avec leur souffrance, veulent en parler pour arrêter de souffrir. Ils ne peuvent pas ne pas en parler. Plus souvent qu’autrement, ils se perdent dans le labyrinthe de leurs pensées et raisonnements, et finissent par y croire comme étant une vérité absolue… et pourtant, ils continuent à souffrir. Dans notre société hyper-technologique, la souffrance est de moins en moins un champ de parole, mais plutôt un dysfonctionnement qu’il faut à tout prix éliminer ; ce qui produit des effets pervers sur l’être qui souffre et, dans bien des cas, rend encore plus malade.
Freud a inventé la psychanalyse pour entendre la souffrance de l’être parlant. Et la science a inventé la psychothérapie pour taire la parole du sujet souffrant. Les deux sont radicalement différents, n’ayant aucun rapport entre eux. Encore plus pernicieux, l’homme moderne a inventé la « psychothérapie d’orientation psychanalytique » dans un effort de les unifier, rejetant de la sorte dans l’ombre la subversion de la psychanalyse.
Dans le présent texte, il sera donc question de l’offre qui est faite à la personne qui souffre; l’offre de la psychothérapie et celle de la psychanalyse, ainsi que du malaise actuel de notre civilisation.
0) Introduction
Il y a plusieurs années, une femme au début de la quarantaine, est venue consulter mes services. Elle ne savait pas qu’elle venait frapper à la porte d’un psychanalyste. Elle était aux prises avec une angoisse et une souffrance débordante. Son père était décédé quelques années auparavant, décès qui avait fait bouger des choses chez elle et elle n’arrivait pas à remonter la pente comme elle disait. Il était mort du diabète et, quelque temps plus tard, elle développe elle-même le diabète au point qu’elle devait porter en permanence une pompe à insuline, un peu comme si elle portait en permanence son père à côté d’elle.
Elle n’a jamais eu l’opportunité de développer une relation significative avec lui, lui-même vivant retranché et isolé ; mais ça ne lui manquait pas, disait-elle encore. Sa mère passait son temps à le critiquer et le mépriser, et elle avait acquiescé à ce discours, du moins au niveau de l’image qu’elle s’était faite de son père, et des hommes par extension. Ses relations amoureuses finissaient toujours en queue de poisson ; et l’image qu’elle avait d’elle-même et de son corps n’était pas tellement agréable pour elle. Bref, le décès de son père est venu mettre en exergue le trou chez elle.
Dans ses propres mots, lors de la première séance, elle disait qu’elle venait chercher « une parole alternative », c’est-à-dire une parole autre que celle du discours de sa mère. Elle savait, ou espérait, que j’allais répondre à sa demande. Mais ce qu’elle ne savait pas, c’est que l’offre que je lui faisais n’était pas ce qu’elle espérait recevoir. À la fin de la première séance, je lui dis : « Je vous propose de prendre le temps de parler, ici, comme vous avez parlé aujourd’hui, d’une façon libre et spontanée, sans chercher à comprendre, de parler de ce père ».
À la séance suivante, elle arrive avec un rêve : « Je suis au volant d’une voiture qui est comme un fauteuil, semblable au fauteuil de mon père. Sur la banquette arrière, un homme est là, passif et qui ne dit rien ». Johanne, appelons-la de ce prénom fictif, venait d’installer le transfert. L’offre que je lui faisais, c’était effectivement de répondre à sa demande d’une parole alternative, mais qui allait venir d’elle-même. Par ce rêve d’inscription et sa prise de parole, elle venait d’amorcer le travail de perlaboration de la signification inconsciente de sa souffrance. C’était le tremplin essentiel pour qu’elle explore son monde imaginaire, sa vie psychique sexuelle et affective et ce, d’une façon inédite.
Dans les pages qui suivent, nous aborderons la souffrance sous l’angle de la psychanalyse freudo-lacanienne. Dans un deuxième et troisième temps, nous regarderons l’offre de la psychothérapie et celle de la psychanalyse, afin de mieux les différencier. En dernière analyse, cette distinction essentielle nous permettra de dire quelques mots sur le malaise actuel de la civilisation.
1. Qu’est-ce que la souffrance ?
Beaucoup a été dit sur la souffrance de l’être humain ; et ce thème fera encore couler beaucoup d’encre. Nous nous limiterons à deux points que je considère être au fondement de la souffrance quand on l’aborde avec l’écoute qu’une psychanalyse permet.
1.1 La souffrance : un fait de langage qui ouvre au tragique
Selon la psychanalyse, la douleur est une souffrance qui n’a pas trouvé quelqu’un pour la vivre. La douleur, c’est quand il n’y a pas de sujet qui parle. L’être humain n’a rien trouvé de mieux, et ne trouvera jamais rien de mieux, que la souffrance pour parler au-delà des mots dits. La souffrance psychique est un fait de langage et est, de la sorte, inhérente à la vie. Elle n’est pas une anormalité, mais elle peut rendre malade. La psychiatrie a élaboré une multitude de diagnostics afin de classifier la souffrance, mais tous se ramènent à une souffrance qui n’arrive pas à se dire.
L’être humain est « mal fait » ; ce qui semble aller de soi et couler d’une manière fluide chez les animaux devient beaucoup plus compliqué pour l’humain. La mort par exemple : un chien qui vit ses derniers moments va généralement chercher un endroit isolé où il ne sera pas dérangé. Puis, il va fermer les yeux comme pour s’endormir, et la flamme de la vie va s’éteindre. Pour le parlêtre, ses dernier moments sont souvent vécus avec une angoisse qui parfois frise la terreur : « si la terreur de quelque chose après la mort, ce pays inconnu dont nul voyageur n’a repassé la frontière, ne troublait notre dessein »1
L’être humain est radicalement différent de l’animal. Ce qu’on appelle la troisième révolution copernicienne positionne l’être humain ailleurs, en le faisant chuter du haut de la pyramide où le darwinisme l’a mis. En effet, selon la troisième révolution copernicienne, il y a une coupure radicale entre l’être humain et le reste du vivant, et c’est le langage qui opère cette coupure même si personne ne sait d’où vient le langage, et pourquoi seul l’être humain en est habité. Ainsi, si c’est le biologique qui régit l’animal, c’est le langage qui dicte ce qu’est un être humain2
Situer la souffrance, comme un fait de langage, permet de l’aborder comme une manifestation de la vie subjective qui vient subvertir la tranquillité de la vie organique chez l’être humain. Mais la souffrance est également ce « quelque chose d’énigmatique » qui fait dire qu’il y a une vie en dehors de la vie organique ; qui fait dire qu’il y a quelque chose de cette vie subjective qui fait défaut et vient de la sorte troubler la tranquillité du Nirvana.
La souffrance fait parler ; celui qui souffre veut parler. Et, au-delà des événements plus ou moins malheureux qu’une personne peut vivre, au-delà des drames qui peuvent lui tomber dessus, au-delà des inquiétudes, soucis ou angoisses auxquels elle est confrontée, c’est « l’intolérable douleur d’exister »3 qui se profile ; une douleur du fait d’être et d’exister et qui affecte le sujet, non pas par le désir, mais dans la douleur. La vie de l’être parlant porte en elle une dimension tragique. L’éthique, nous dit Lacan « implique à proprement parler la dimension qui s’exprime dans ce que j’appelle l’expérience tragique de la vie. C’est dans la dimension tragique que s’inscrivent les actions de la vie humaine »4 . Et quoi de mieux que la tragédie shakespearienne pour la mettre en exergue avec Hamlet ?
Quel est le dilemme d’Hamlet ?
Son père bien-aimé vient à peine de mourir ; sa mère Gertrude contracte un lien nuptial avec son oncle Claude ; le spectre de son père apparait, lui annonce que son oncle Claude l’a empoisonné pour s’emparer du trône et il lui demande de le venger en tuant son oncle afin de mettre fin aux terribles souffrances de son père. Hamlet vit ainsi une triple douleur, celle de la mort de son père et celle de la relation incestueuse de sa mère avec son oncle :
Ô souillures, souillures de la chair ! Si elle pouvait fondre, et se dissoudre et se perdre en vapeur ! Ou encore, si l’Éternel n’avait pas voulu que l’on ne se tue pas soi-même ! Ô Dieu ! Ô Dieu, qu’épuisant et vicié, insipide, stérile me semble le cours du monde ! […] Un simple mois, et avant que le sel des larmes menteuses eût cessé d’irriter ses yeux rougis, elle se remariait. Ô, quelle hâte criminelle, de courir si ardemment aux draps incestueux !5
De plus, son père lui demande de commettre un meurtre, ce qui ferait de lui l’égal de son oncle. C’est alors qu’Hamlet exprime magnifiquement bien l’intolérable douleur d’exister :
Être ou n’être pas, c’est la question. Est-il plus noble pour une âme de souffrir les flèches et les coups d’une indigne fortune, ou de prendre les armes contre une mer de troubles et de leur faire front et d’y mettre fin? Mourir, dormir, rien de plus; terminer, par du sommeil la souffrance du cœur et les milles blessures qui sont le lot de la chair : c’est bien le dénouement qu’on voudrait, et de quelle ardeur! Mourir, dormir ! Dormir, rêver peut-être. Ah, c’est l’obstacle ! Car l’anxiété des rêves qui viendrontdans ce sommeil des morts, quand nous aurons réduit à rien le tumulte de vivre, c’est ce qui nous réfrène, c’est la pensée qui fait que le malheur a si longue vie. Qui en effet supporterait le fouet du siècle, l’exaction du tyran, l’outrage de l’orgueil, l’angoisse dans l’amour bafoué, la loi qui tarde, et la morgue des gens en place, et les vexations que le mérite doit souffrir des êtres vils, alors qu’il peut se donner son quitus d’un simple coup de poignards ? Ainsi la réflexion fait de nous des lâches, les natives couleurs dela décision passent dans la pâleur de la pensée. Et des projets d’une hautevolée sur cette idée se brisent ; ils y viennent perdre leur nom même d’action.6
1.2 La dimension tragique de la souffrance : une voie éthique pour le sujet du désir
Dans son séminaire sur l’éthique, Lacan développe le schéma de la topologie tragique7 pour représenter graphiquement le déroulement d’une cure analytique :

Ce qui l’intéresse dans le Séminaire VII, c’est l’assise sur laquelle repose l’action du désir chez le sujet, soit l’éthique. Et ce qu’est le désir propre à la cure psychanalytique. Ce désir est inséparable de la mort : « le rapport de l’action au désir qui l’habite dans la dimension tragique s’exerce dans le sens d’un triomphe de la mort. Je vous ai appris à rectifier – triomphe de l’être-pour-la-mort »8. La mort est la perte ultime ; une perte qui est requise pour assumer le désir. Lacan nous apprend à dédoubler la mort, comme il le dit ; ce qui crée un espace, une zone intermédiaire entre le Primum Vivere (la vie d’abord) et le champ de l’horrible.
C’est dans cette zone, la zone de l’entre-deux morts comme un des participants au Séminaire l’a nommée, qu’une psychanalyse se déroule. Et dans cette zone, le signifiant y est souverain9. En effet, comme nous le verrons dans la troisième section, la personne consulte parce qu’elle n’est pas heureuse. Et si elle met son désir de parler en branle pour prendre le risque de la parole, elle découvre avec le temps que ce qu’elle dit est davantage que des paroles de sens : ce qu’elle dit renvoie également à une signification. C’est cette signification inconsciente qui vient faire sa souffrance et qu’elle doit découvrir.
En d’autres termes, confronté à l’expérience tragique de la vie, confronté à ce qui cloche dans sa vie et aux différentes pertes, l’être humain veut parler.
Le schéma de la topologie tragique servira de base pour aborder la spécificité de la psychanalyse et de la différentier de la psychothérapie. Dans les pages qui suivent, nous aborderons l’offre de la psychanalyse au sujet de la souffrance, ainsi que celle de la psychothérapie afin de mettre en exergue la spécificité unique et subversive de la psychanalyse.
L’offre de la psychothérapie confrontée au roc de la castration de la première mort
Commençons avec le schéma précédent. Quelle est l’offre qui est faite à quiconque fait appel au psychothérapeute pour parler de sa souffrance ? Sur le vecteur qui mène du service des biens jusqu’à la Chose, la psychothérapie se situe dans la première partie de ce vecteur, soit jusqu’au point de la première mort. Pourquoi ? Le point névralgique de ce parcours est ce que Lacan appelle « la première mort », ainsi que la barrière à traverser, soit la crainte : « La limite extérieure qui est celle qui retient l’homme dans le service du bien est le Primum Vivere. C’est la crainte, comme on nous le dit, mais vous voyez combien son incidence est superficielle »10
Ce que les gens appellent la peur, c’est la crainte de perdre la jouissance de la vie que procure la recherche du confort et du bien-être personnel. L’être humain tient plus que tout à sa jouissance personnelle. Il veut jouir du bonheur et tient mordicus à son confort. Il va ainsi construire sa vie de façon à assurer cette jouissance. C’est ce que Lacan appelle le Primum Vivere.
La crainte arrête l’être humain. Il préfère subir l’interdit que d’affronter la crainte et d’encourir la castration11. Il se donne toutes sortes de devoirs moraux – bien sûr, on ne peut pas être contre la vertu, mais quand même ! – pour ne pas accéder à son désir et à sa vérité : « Il montre en effet qu’il n’y a bien souvent, dans ce que l’homme s’impose de devoirs, que la crainte des risques à prendre si on ne se les imposait pas »12.
Et c’est sur cette barrière que se bute la psychothérapie car pour elle, la première mort est ici posée comme un renoncement inconcevable à une jouissance personnelle. Cette barrière est pour la psychothérapie un mur inébranlable et infranchissable. Ceci, parce que pour la psychothérapie, il est inconcevable que l’être
humain puisse penser à renoncer, ne serait-ce qu’un peu, à sa jouissance personnelle.
Autrement dit, la psychothérapie se bute là où la cure analytique débute, car cette barrière se présente véritablement comme un « roc de la castration » pour elle.
Je reprends cette formule de Freud. En 1937 il mentionne :
On a l’impression, avec l’envie de pénis et la protestation virile, de s’être frayé un chemin à travers toutes les stratifications psychologiques jusqu’au roc d’origine, et d’en avoir fini avec notre travail. Il ne peut en être autrement, car pour le psychique, le biologique joue véritablement le rôle de roc d’origine sous-jacent.13
Ce roc d’origine, c’est ce que Freud appelle le roc de la castration. Ainsi pour Freud, même si l’angoisse de castration, que ce soit sous la forme de la protestation virile chez l’homme ou de l’envie de pénis chez la femme, peut être analysée, vient un point où cette angoisse ne peut plus être traitée dans le transfert de la cure, et ceci à cause de la différence biologique des sexes. En d’autres termes, pour Freud, on ne peut pas aller au-delà de la différence biologique des sexes. Mais « l’impasse freudienne », comme Lacan l’appelle, Lacan la surmonte en développant sa topologie du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel, et en faisant du corps le champ de l’imaginaire, lieu d’une castration autre que la castration symbolique et la castration réelle.
2.1 Quand la souffrance devient un insoutenable
Comme le terme l’indique, un insoutenable est quelque chose qu’on ne peut pas soutenir. Le réflexe automatique de l’être humain, c’est de le nier ou de le tasser. Et en ce qui concerne la souffrance humaine, toute souffrance comporte une dimension insoutenable qui, si elle n’est pas parlée, vient parfois sérieusement hypothéquer la qualité de vie.
Quel est cet insoutenable ? D’où vient-il ? Que peut-on faire avec ? Dans la prochaine section, nous tenterons d’amener une réponse. Mais pour l’instant, il est important de considérer la réponse que donne la psychothérapie, et ce qu’elle fait avec.
L’impasse freudienne n’est pas sans lien avec la psychothérapie pour qui la barrière de la crainte est un mur infranchissable. Ainsi, la psychothérapie fera tout pour éliminer ce qui vient interférer dans le bonheur de l’être humain et fera tout pour restaurer le système de jouissance quand il s’est écroulé. La psychothérapie fera tout pour éliminer la souffrance car elle représente une anormalité. Elle ne prend pas au sérieux la parole dite, soit le dire, parce qu’elle ne croit pas à une vérité ni à un savoir insu ; parce qu’elle cherche à éliminer le symptôme qui fait souffrir ; parce qu’elle veut rétablir le système de jouissance de chacun, et redonner accès au bonheur et au confort personnel. En d’autres termes, la psychothérapie refuse que le sujet paie le prix de la castration. Ce faisant, elle vise à maintenir la jouissance du Primum Vivere. Et dans cette perspective, la souffrance lui pose un gros problème. Elle est vue comme un symptôme qui hypothèque la qualité de la vie et elle doit donc être éliminée. C’est le modèle du déficit ou du dysfonctionnement.
La psychothérapie est ainsi l’enfant légitime de la médecine dite scientifique. Elle s’inscrit dans le discours médical et scientifique. Il n’y a qu’un tout petit pas à faire pour voir la souffrance psychique de la même façon que les maladies.
Au Québec, ce pas a été légalement franchi en 2012. En juin 2009, le Gouvernement du Québec adoptait le PL21 qui prévoit l’encadrement de la psychothérapie. Ce projet de loi réserve le titre et la pratique de la psychothérapie aux médecins, aux psychologues et aux membres de six autres ordres professionnels détenteurs d’un permis de pratique émis suivant des normes très serrées. Elle prend valeur de loi en 2012, devenant alors la Loi 28.
Cette loi définit ce qu’est la psychothérapie :
Un traitement psychologique pour un trouble mental, pour des perturbations comportementales ou pour tout autre problème entraînant une souffrance ou une détresse psychologique qui a pour but de favoriser chez le client des changements significatifs dans son fonctionnement cognitif, émotionnel ou comportemental, dans son système interpersonnel, dans sa personnalité ou dans son état de santé. Ce traitement va au-delà d'une aide visant à faire face aux difficultés courantes ou d'un rapport de conseils ou de soutien.14
Cette définition est celle qui avait été proposée en 1997 par le Conseil Interprofessionnel du Québec et repose sur la notion médicale de la maladie et du traitement de l'OMS. Selon ce modèle, la maladie est un dysfonctionnement et il doit être corrigé par un traitement quelconque. Lorsque ce modèle est appliqué à la souffrance humaine, les médecins, psychologues et autres psy ne sont plus à l’écoute de la souffrance mais à l’écoute du dysfonctionnement.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Nous aborderons deux points jugés fondamentaux pour mieux cerner l’invasion de la psychothérapie dans le champ de la souffrance.
2.2 La psychothérapie et son rapport à la découverte freudienne de l’inconscient
On sait que Freud a ouvert une brèche dans la conception de l’être humain et de sa souffrance. Lui-même, bon neurologue qu’il était au début de sa carrière, tentait de comprendre la souffrance humaine par le biais du cerveau. Mais lorsqu’il s’est mis à l’écoute de la parole de ses patients(es), il a découvert ce qu’on appelle aujourd’hui l’inconscient freudien. Et il a développé une méthode pour explorer l’inconscient; c’est ce qu’on appelle la psychanalyse. Sa découverte et sa méthode eurent l’effet d’une subversion dans le champ du social et de l’intime.
Mais la psychanalyse a toujours été, et sera toujours, un scandale pour l’être humain. Elle a toujours eu ses détracteurs pour la critiquer et proposer d’autres avenues, ou pour atténuer ses découvertes afin de mieux la désavouer. Freud était bien au courant de la chose :
Je commencerai par dire que je n'entends pas parier d'une difficulté intellectuelle, de quelque chose qui rende la psychanalyse inaccessible à l'intelligence de celui auquel elle s'adresse (auditeur ou lecteur), mais d'une difficulté affective, de quelque chose par quoi la psychanalyse s'aliène la sympathie de l'auditeur ou du lecteur et qui rend celui-ci moins enclin à lui accorder intérêt et créance. Ainsi qu'on peut le voir, ces deux difficultés aboutissent au même résultat. Qui n'éprouve pas assez de sympathie pour une chose ne sait pas non plus la comprendre aussi aisément.15
Dans la lancée de cette affirmation, il soulevait les trois grandes humiliations que l’humanité a vécues, trois grandes ruines d’une illusion narcissique16 :
1. La première, il l’appelle « l’humiliation cosmologique » : avec Copernic, l’Homme apprend qu’il n’est pas le centre de l’univers, et que le monde ne tourne pas autour de lui ;
2. La deuxième, c’est « l’humiliation biologique », le résultat des travaux de Darwin. Ainsi l’Homme n’est pas créé à l’image de Dieu. Il est le résultat de l’évolution d’une cellule organique et se situe dans le haut de la pyramide de l’évolution ;
3. La troisième blessure narcissique, c’est Freud lui-même qui l’introduit : «l’humiliation psychologique ». L’Homme n’est pas maître dans sa propre demeure. Ce n’est pas le Moi qui domine mais c’est son monde pulsionnel qui mène le bal, malgré tous les efforts qu’il peut mettre en place pour le nier et s’en barricader :
La vie instinctive de la sexualité ne saurait être complètement domptée en nous et que les processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients, et ne deviennent accessibles et subordonnés au moi que par une perception incomplète et incertaine, équivalent à affirmer que le moi n'est pas maître dans sa propre maison. Elles constituent à elles deux la troisième humiliation de l'amour-propre humain, je l'appellerai la psychologique. Quoi d'étonnant alors à ce que le moi n'accorde pas ses faveurs à la psychanalyse et refuse opiniâtrement d'avoir foi en elle !17
Cette troisième blessure narcissique produit un effet très puissant. L’être humain moderne, ou post-moderne selon certains, trouve inconcevable et impensable qu’il ne puisse décider de lui-même de ce qu’il est et de ce qu’il fait. Et confronté à ces humiliations, avec le support de la psychiatrie et de la médecine, il fera donc tout pour restaurer ces illusions perdues et pour tasser l’horreur de la chute narcissique. Freud a très bien montré les liens étroits entre la psychologie et le narcissisme en écrivant : « La psychiatrie conteste à la vérité que ces phénomènes soient le fait de mauvais esprits du dehors qui auraient fait effraction dans la vie psychique, mais elle se contente alors de dire en haussant les épaules : dégénérescence, prédisposition héréditaire, infériorité constitutionnelle ! »18
Considérer la découverte freudienne de l’inconscient permet de dire que l’être humain moderne, ou post-moderne selon certains, trouve inconcevable et impensable de ne pas pouvoir décider de lui-même de ce qu’il est et de ce qu’il fait. Prendre en compte cette découverte dans l’équation de la souffrance permet de mieux comprendre pourquoi la psychiatrie s’est opposée à la psychanalyse avec une attitude qui frise parfois la paranoïa. La psychothérapie est ainsi cette invention issue du discours médical pour mieux taire le sujet de la souffrance.
2.3 La découverte de la pulsion de mort et son ingérence dans le discours
La découverte par Freud de la pulsion de mort fut probablement aussi fondamentale que celle de l’inconscient. Un petit détour historique s’impose afin de situer minimalement la découverte de la pulsion de mort dans son contexte et le rôle qu’elle joue dans le malaise actuel de la civilisation.
La guerre inquiète, trouble, perturbe et questionne. Par exemple, l’avènement de la Première Guerre mondiale a été un tournant important pour Freud. La guerre l’a profondément découragé au point de le rendre pessimiste au sujet de l’être humain.
Il ne comprenait pas pourquoi les hommes cherchaient à se détruire mutuellement. De 1908 à 1925, Freud était préoccupé par quelque chose chez l’humain que la Première Guerre allait lui permettre de découvrir. C’est en analysant les névrosés de guerre qu’il découvrit chez eux la « compulsion de répétition », une tendance à répéter morbidement le même traumatisme et la même souffrance. L’objectif de la vie, dit-il, c’est la mort ; mais une mort qui n’est pas programmée dans l’ADN, qui est inséparable du désir et qui mène la vie de l’homme aux portes de la mort biologique ; une mort qui vient subvertir le désir. Cette découverte, ce « besoin chez l’homme de haïr et d’anéantir »19, il l’articule en 1920 dans « Au-delà du principe de plaisir » par la notion de la pulsion de mort20.
La découverte de la pulsion de mort n’a pas eu l’effet d’une blessure narcissique pour l’humanité, comme les trois autres citées plus haut. Elle a plutôt eu un effet de dénégation, une sorte de « je ne veux rien en savoir ». En effet, la pulsion de mort, la haine, n’est jamais ou très rarement considérée dans ce qu’on appelle les problèmes humains, c’est-à-dire la souffrance psychique.
La Première Guerre mondiale fit près de 20 millions de morts. Cette guerre cessa et plusieurs nations fondèrent la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) dont l’objectif formulé était d’éviter une deuxième guerre mondiale. Mais la pulsion de mort n’avait pas dit son dernier mot.
En effet, l’Allemagne des années 30 connut la montée du nazisme et la haine envers le peuple juif de sorte qu’un deuxième conflit armé majeur était à portée de main. Pensons à la Nuit de cristal21 du 9 au 10 novembre 1938, qui a été un moment de bascule pour l’Allemagne et l’humanité. Un an plus tard, presque jour pour jour, l’Allemagne envahit la Pologne et déclencha la Seconde Guerre mondiale.
Cette guerre fut le conflit le plus meurtrier de l’histoire avec plus de 60 millions de morts, soit 2,5% de la population mondiale à l’époque. Mais elle montra également à l’humanité l’horreur dans toute son atrocité débridée par l’avènement des camps de concentrations, comme nous le verrons plus en détail au point 4. Aujourd’hui encore, la Shoah demeure une plaie vive pour les juifs alors que l’antisémitisme ne cesse pas de ne pas cesser. Mais plus que le conflit armé comme tel, l’après-guerre fut un tournant important pour la civilisation. Ce fut un tournant puissant, mais subtil et sournois, puisque l’envahissement débridé de la pulsion de mort dans le champ du social et de l’intime reste voilé.
De plus, il se manifeste au-delà de la bonne volonté des gens et de la légitimé d’installer des structures institutionnelles pour prévenir une troisième guerre mondiale, telle que la création de l’ONU le 26 juin 1945. En effet, à la sortie de cette guerre, les différentes nations, les États-Unis et l’Europe en tête, ont misés sur l’éducation et la prospérité économique pour rendre les gens heureux afin, croyait-on, d’éviter un troisième conflit mondial. Cela a mené à l’expansion du capitalisme et au développement des sciences. Mais c’était sans envisager l’influence de la pulsion de mort. Résultat : le monde a beaucoup changé depuis le temps de Freud. La science a fait beaucoup de progrès. Les « sciences de l’esprit » ont cédé la place aux « sciences dites objectives ». Et ces mêmes sciences qu’on appelle « humaines », subissent plus souvent qu’autrement l’effet de la science dite exacte. Et son discours a littéralement envahit le champ du social et de l’intime.
Il y a donc eu, après la Seconde Guerre mondiale, un tournant très marqué de cette tendance à ne considérer que ce qui est mesurable. En gros, tous les projets de sociétés sont jaugés à l’aune de l’économie, et même du capitalisme sauvage, et de ce que la science dit. Et à considérer comment les choses se passent dans notre monde actuel, on peut sérieusement se demander si l’humanité a appris des atrocités de la guerre, comme si l’horreur de cette guerre, au lieu d’ouvrir un espace pour apprendre de ces atrocités, a été refoulée pour devenir un tremplin pour mieux l’installer d’une manière subtile et pernicieuse. Lorsque le discours de la science trône en position de maître, il est au service de la mort subjective puisqu’il forclos le sujet de l’inconscient.
La découverte de la pulsion de mort a donc été un tournant majeur. La prendre en considération permet une lecture différente de la souffrance et, par conséquent, de son traitement.
2.4 Les manifestations actuelles de la pulsion de mort dans le traitement de la souffrance
Comment la pulsion de mort agit-elle aujourd’hui ? Et quelles en sont ses manifestations ?
Elle se manifeste dans tous les domaines du vivre ensemble, que ce soit en éducation, dans le domaine de la santé, en économie et dans le milieu des affaires, dans le domaine de la technologie principalement par le biais des différents écrans et de l’intelligence artificielle, dans le domaine du numérique, de l’internet et du virtuel, dans certains mouvements sociaux comme la montée de l’extrême droite et gauche ou d’une intolérance face aux étrangers et aux différences culturelles.
Cependant, pour le bénéfice du présent texte, nous nous limiterons à la question de la souffrance. Cette section va relever sept éléments qui ont profondément modifié le traitement de la souffrance dont la logique vise à camoufler l’horreur de la chute narcissique et mettre de l’avant l’influence débridée de la pulsion de mort. Ces points sont tirés d’un texte antérieur qui abordait cette question de la souffrance22.
Premièrement, soulignons que les soins sont fortement marqués par l’obsession de la rentabilité économique : l’être humain disparaît et c’est sa valeur économique qui occupe la place de maître. Cette tendance est visible dans les coupures budgétaires qui touchent les services de soins dont, en 2016, la protectrice du citoyen a fortement déploré les conséquences néfastes pour les gens les plus vulnérables.23 Ce sont donc ceux qui en ont le plus besoin qui paient le prix des coupures pour répondre au sacro-saint principe de l’équilibre budgétaire. Par cette orientation, les soins obéissent à la logique économique de la loi du marché.
Deuxièmement, dans la même lignée, les services de soins sont abordés par l’approche managériale : c’est la maladie de la gestion. Voulant dire initialement «administrer, diriger, conduire », le terme gestion est devenu porteur d’une idéologie dominante, un type de rapport au monde, aux autres et à soi-même24. La gestion est devenue la science du capitalisme25. Dans cette logique, l’être humain est vu comme un capital humain et traité de la même façon que le capital économique. Il est «quelque chose » à l’intérieur d’un organigramme complexe, et parfois il n’y apparait même pas, étant en filigrane.
Troisièmement, il y a une détérioration du discours et du milieu psychiatrique et psychologique depuis au-moins les années quatre-vingt. La notion de santé mentale est une invention toute récente et découle des dérives de la psychiatrie. Sous le couvert de la protection du public, la santé mentale est devenue une notion de contrôle social de la population26. Dans cette logique psychiatrique prédominante, la souffrance psychique est devenue comportementale, la psychologie s’est transformée en méthode éducative et le scientisme des neurosciences trône en position de maître.
Suivant cette même logique, la souffrance humaine est comprise comme une maladie du cerveau, un déficit neurologique ou celui des neurotransmetteurs. C’est l’omniprésence des neurosciences, de la science qui se prétend objective ainsi que de son enfant chéri, les TCC27 ; et tout cela au détriment d’une approche plus historiographique. Il est donc question de la logique du déficit et non pas celle du manque.
De fait, la parole et l’histoire de la personne qui souffre sont évacuées et remplacées par la grille statistique du DSM28 : la personne qui consulte doit entrer dans une des catégories du DSM. Cette logique du forçage obéit au syllogisme suivant : « Ceci est rond; un arbre est rond ; donc tout ce qui est rond est un arbre ». De la sorte, la singularité du sujet qui souffre est totalement évacuée. Un des effets pervers principaux est qu’on rencontre une panoplie de troubles et de dysfonctionnements, liste toujours incomplète à laquelle s’ajoutent de nouveaux troubles à chaque révision du DSM. Un autre effet pervers du nouvel ordre psychiatrique est que les médecins, psychiatres, psychologues ou autres intervenants fraichement sortis de l’université sont formés pour être à l’écoute du dysfonctionnement et non plus de la souffrance.
Quatrièmement, corolaire à ce qui précède, on rencontre la maladie de l’évaluation, une véritable machine à broyer la souffrance. Comme le mentionne Abelhauser & al. :
Le mot [évaluation] essaime partout. Il est à la fois le dispositif et le symptôme d’un mode de contrôle social contemporain particulièrement dangereux. La société occidentale demande maintenant à ceux qu’elle missionne, dans tous les domaines d’activité, de lui rendre des comptes – ce qui paraît très légitime –, mais en faisant de cette exigence un instrument de normalisation généralisée. On sait quel malaise cela génère. Il ne s’agit en fait pas tant de « rendre compte » que de s’en trouver, par ce biais, asservi.29
Ainsi, le traitement de la souffrance se fait sur le même principe que celle de la santé physique : 1) évaluation du trouble en repérant les multiples symptômes handicapants ; 2) conclusion de cette évaluation en posant un diagnostic ; 3) élaboration d’un plan d’intervention dont l’objectif est d’éliminer les symptômes et l’état morbide afin de ramener l’état antérieur à la maladie. Cette définition du traitement est celle que l’Organisation Mondiale de la Santé a retenue. Et donc, tout le processus du traitement repose sur l’évaluation afin de repérer les symptômes pour les éliminer. Là encore, est évacuée la singularité des personnes qui souffrent et qui présentent les mêmes symptômes.
Cinquièmement, corolaire également aux points 3 et 4, on rencontre une mainmise omniprésente de la pharmacologie, pour qui le traitement de la souffrance réside dans un produit chimique. Si pour plusieurs médecins et psychiatres la combinaison d’une médication et d’une psychothérapie est l’avenue idéale pour résoudre le trouble dont souffre leur patient, pour beaucoup d’autres, encore trop nombreux, seule la médication vient faire une différence. Pour ceux-là, la psychothérapie est quelque chose de l’ordre d’un « petit extra » qui doit soutenir l’effet du médicament prescrit pour éradiquer la souffrance30
À ce titre, l’Ordre des psychologues du Québec, avec le PL2131, ouvre la porte pour que le psychothérapeute participe directement à la prescription et prise de médicaments :
Il n’est pas dit non plus que seules les personnes habilitées à l’exercice de la psychothérapie pourraient participer à une activité dont le contenu serait directement lié à l’exercice de la psychothérapie. Pour établir un parallèle, prenons pour exemple le fait que des psychologues s’engagent dans des formations portant sur la psychopharmacologie. Bien qu’ils ne soient pas habilités à prescrire des médicaments, il peut être indiqué pour eux de participer à de telles activités de formation quand leurs clients, par exemple, bénéficient d’un traitement pharmacologique. Il est clair qu’au terme d’une telle formation les psychologues ne pourraient pas pour autant prescrire une médication à leurs clients, la modifier ou conclure de sa pertinence, bien qu’ils puissent participer à une réflexion interdisciplinaire sur le meilleur plan de traitement pour un client en particulier.32
Sixièmement, on ne peut pas passer sous silence la mainmise des compagnies d’assurances qui occupent une part importante dans le marché du traitement de la souffrance devenu par leurs discours un marché performatif d’offres et de demandes. Lorsque les compagnies d’assurance se sont aperçues qu’elles pouvaient faire de l’argent avec la souffrance, elles ont offert des couvertures de soins allant dans le sens de leurs intérêts capitalistes, lesquelles ont modifié le traitement de la souffrance. Selon la couverture qu’elles offrent, les services psychothérapeutiques doivent être à très court terme et ce sont les TCC qui sont privilégiées. Dans bien des cas, c’est l’assureur qui choisit quel thérapeute l’assuré doit rencontrer. Et si l’assuré choisit lui-même, l’assureur ne rembourse pas.
Septièmement, la Loi 28 (anciennement PL21), en vigueur depuis 2012, est venue changer la donne d’une façon radicale. Par cette loi, l’Ordre des psychologues du Québec (OPQ), avec l’assentiment de l’Assemblée nationale et de l’Office des professions, a le monopole total sur le traitement de la souffrance. L’OPQ possède maintenant le pouvoir de poursuivre en justice tous ceux qu’elle considère comme des charlatans ou des usurpateurs. Au nom du sacro-saint principe de la sécurité du public, dont on tente d’édulcorer le terme en parlant de « bonne pratique », une chasse aux sorcières est menée auprès des « indésirables » et témoigne d’une recherche d’uniformisation de la pratique dans une directions très précise, celle de la science et des données probantes. Ainsi, psychologue, psychanalyste, travailleur social ou autres titres, tout cela n’existe plus pour l’OPQ et est remplacé par le signifiant « psychothérapeute », dont la définition découle direction de la pensée médicale. De la sorte, l’acte spécifique à chacune des professions disparaît pour être remplacé par l’acte uniformisé de la psychothérapie et de sa bonne pratique. Ainsi, derrière le vernis de la bonne conduite professionnelle, il y a la volonté de médicaliser et de « scientifiser » le traitement de la souffrance en introduisant une pseudoscience, celle des faits et des données probantes.
De la sorte, tous les praticiens qui ne croient pas aux données probantes et axent leur pratique sur la relation, sur l’écoute et sur l’histoire de la personne sont exclus, ou vus comme potentiellement dangereux pour le public, ou ne se reconnaissent pas dans cette façon de pratiquer. Dans les faits, cette façon de judiciariser le traitement de la souffrance permet des pratiques qui vont à l’encontre de l’éthique d’être à l’écoute de la parole de la personne qui souffre.
En résumé, ce rapide survol permet de mettre en exergue que, lorsque l’hypothèse de l’inconscient n’est pas prise en considération et n’est pas mise en œuvre par l’écoute de la parole de la personne qui souffre, la porte est largement ouverte à la pulsion de mort pour qu’elle agisse d’une façon débridée et sournoise.
En d’autres termes, la pulsion de mort est toujours présente ; elle l’a toujours été et le sera toujours; elle fait partie de ce qu’on appelle la vie. Si par la guerre, par exemple, la pulsion de mort est très évidente, elle se montre de nos jours d’une façon plus subtile, sournoise et déguisée, ce qui lui permet d’accomplir son œuvre sans qu’elle soit questionnée. Ainsi, le traitement de la souffrance est court-circuité puisque le sujet qui souffre est évacué du traitement.
La psychothérapie s’inscrit ainsi dans ce raz-de-marée gargantuesque qui emporte avec lui les fondements même du social et de l’intime. Elle ne prend pas au sérieux la souffrance de la personne, et rejette le sujet du désir et la parole. Ce qu’elle offre est ni plus ni moins que la haine envers l’être humain. Sous le couvert du bien et du bonheur des autres, de bonne pratique ou de sécurité publique, ce qu’elle vise n’est rien d’autre que la perte de l’être humain. Elle attaque sa dignité en faisant de lui une chose, un objet de soin qui doit être pris en charge pour combler son manque.
3. L’offre de la psychanalyse : au-delà du roc de la castration de la psychothérapie
Et la psychanalyse, qu’est-ce qu’elle offre ? La psychanalyse repose sur l’hypothèse de l’inconscient. Cette formule est un pléonasme car la psychanalyse implique, dans le sens absolu du terme, et d’une façon radicale et totale l’existence d’un inconscient tel que découvert par Freud; d’une autre scène que celle de la pensée argumentative et logique; une autre scène où « ça parle ». S’il n’y a pas d’inconscient, il n’y a pas de psychanalyse. Pour cette raison, la psychanalyse est incontournable dans notre civilisation actuelle puisque son offre vient subvertir l’état actuel des choses.
Pour mieux cerner la spécificité de la psychanalyse, commençons par Freud et allons-y avec deux citations.
La première : « Il n'y a rien d'étranger qui se soit introduit en toi, c'est une part de ta propre vie psychique qui s'est soustraite à ta connaissance et à la maîtrise de ton vouloir […]. Rentre en toi-même profondément et apprends d'abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu vas tomber malade, et peut-être éviteras-tu de le devenir »33
Et la deuxième : « Vous verrez et comprendrez plus tard pourquoi je vous impose cette règle, la seule d’ailleurs que vous deviez suivre. Donc, dites tout ce qui vous passe par l’esprit. Comportez-vous à la manière d’un voyageur qui, assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu’il se déroule à une personne placée derrière lui »34
Par ces phrases, Freud introduit la règle fondamentale dite en psychanalyse de « l’associations libres » : tout dire, parler sans chercher à comprendre et sans se censurer concernant toutes les pensées, souvent étranges, dérangeantes et énigmatiques, qui habitent tous les êtres humains afin d’amorcer le voyage intérieur et découvrir l’Autre Scène. Or, tout dire est impossible. C’est lorsque la personne qui souffre prend le risque de la parole qu’elle s’aperçoit qu’il y a toujours quelque chose qui échappe à la parole dite, mais que c’est ce même achoppement qui le pousse à parler encore davantage.
À cette règle correspond l’autre règle fondamentale : « l’écoute flottante » chez l’analyste. Une écoute de la parole de celui qui parle; une écoute épurée de partis pris et de son propre imaginaire ou de sa propre compréhension; une écoute qui permet de « simplement » recevoir la parole de l’autre, c’est-à-dire entendre ce qui n’est pas dit dans ce qui est dit35
3.1 La psychanalyse et la topologie tragique : le signifiant sur l’Autre Scène
Partant de ces règles, nous allons revenir au schéma de la topologie tragique. Lorsque la personne qui souffre consulte un psychanalyste et prend le risque de la parole, elle franchit la première barrière et affronte la crainte36. En parlant selon la règle de la libre association, elle accepte de perdre une jouissance : car parler, c’est prendre le risque de perdre une jouissance. Elle entre dans ce que Lacan appelle la « zone intermédiaire »37, celle entre les deux morts. La très grande partie d’une cure se déroule dans cette zone et Lacan fait du mythe d’Œdipe à Colone la traversée de la zone intermédiaire38
Cette zone est celle de la souveraineté, le lieu où le signifiant est souverain. Ici, ce qui fait la radicalité de la psychanalyse et qui la distingue de la psychothérapie, c’est que l’être humain est fait de langage. La condition humaine, comme le rappelle Lacan, ce qui distingue l’être humain du reste des vivants, c’est le signifiant39 :
Comment l’homme, c’est-à-dire un vivant peut-il accéder, cet instinct de mort, son propre rapport à la mort, à en connaître? Réponse : par la vertu du signifiant, et sous sa forme la plus radicale. C’est dans le signifiant et pour autant que le sujet articule une chaine signifiante, qu’il touche du doigt qu’il peut manquer à la chaîne de ce qu’il est.40
Et en parlant de « la fonction du signifiant dans l’accès à son rapport à la mort »41 et que « la fonction du désir doit rester dans un rapport fondamental avec la mort »42, Lacan martèle encore l’importance fondamentale du signifiant dans la dialectique du désir et plus spécifiquement en montrant que cette dialectique passe par la mort, ce qui revient à assumer le manque et le manque irréductible.
La fonction du signifiant est ainsi de représenter le sujet, ce qui parle en lui. Mais le signifiant renvoie toujours à une signification : le signifiant signifie […]. Dit autrement, c’est la passion du signifiant qui fait que ce que l’homme dit, non seulement ça a un sens, mais ça renvoie également à une signification inconsciente.
Et c’est cette passion de la signification, si je peux dire, qui fait que l’homme, lorsqu’il parle, met en branle son désir, et son propre rapport au manque ou au trou en lui et qu’il peut ainsi accéder à un savoir et une vérité le concernant.
L’analysant raconte donc sa vie, c’est-à-dire que tout ce qui se passe sur la première scène est déterminé par le signifiant dans l’Autre Scène. Lorsqu’il met sa vie sur « la table du divan de son analyste », c’est cette vie qu’il met en jeu ; c’est la prédominance de la signification à laquelle le signifiant renvoie qui se dévoile devant lui et qu’il étale, souvent à son insu, et qui se révèle à lui. Ayant fait le pari de la parole et pris le risque d’affronter sa propre jouissance, en franchissant la barrière de la première mort, la cure analytique portera justement sur sa jouissance et ce qui vient avec, soit le fantasme et le symptôme.
La psychanalyse prend ainsi au sérieux la parole de celui qui parle. Qu’est-ce à dire? Deux choses; ou plutôt, nous nous limiterons à deux points. Le premier point concerne l’autonomie du signifiant et le déterminisme langagier conséquent. Le deuxième concerne cette dimension très particulière de la souffrance humaine : le symptôme et ce qui vient avec, soit le fantasme et la jouissance.
3.1.1 L’autonomie du signifiant
L’autonomie du signifiant. C’est LE pilier fondamental de la psychanalyse freudo- lacanienne. La formule de Lacan, « l’inconscient est structuré comme un langage », implique d’affirmer que c’est le signifiant qui est en position de maître.
L’apport de Lacan à la théorie freudienne, c’est d’avoir démontré la solidarité qu’il y a entre la référence au langage, l’emploi de la parole et le recours au discours. Le langage, puisque « Ça parle en lui ». La parole parce que l’être humain parle du fait que « Ça parle en lui ». Le discours, puisqu’ un lien social est possible du fait que « Ça parle en lui et qu’il parle ». Suivant ces considérations, c’est le langage qui détermine l’humain, mais la réponse de ce dernier demeure indéterminée puisque chacun reste libre de l’usage qu’il fait de ce qu’il est un être langagier. C’est ce que Lacan appelle le sujet. Le sujet est responsable de sa jouissance, soit de l’usage que chacun choisit de faire de ce qu’il est, et de son désir. Il est seul à pouvoir en répondre.
L’autonomie du signifiant se manifeste toujours par des effets de langage. L’un de ces effets, c’est ce que Lacan appelle « la vie selon le signifiant »43. Par cette expression, on entend la nature du signifiant et on réentend ce que Lacan a développé en 1958 avec son idée de la « passion du signifiant »44, mais en ajoutant que, par cette passion, il est impossible que le sujet échappe à la concaténation de la chaine symbolique (la concaténation étant l’enchainement des causes et des effets des termes d’un syllogisme) qui détermine le sujet et l’être qu’il est.
La vie selon le signifiant est liée de près à la tragédie. En effet, les protagonistes d’une tragédie – pensons à Hamlet, Œdipe, Antigone, le roi Lear – mettent au premier plan les passions humaines et les conflits internes qui les habitent : l’amour, la haine, la jalousie, la tromperie et la trahison, le doute, l’ambition, etc., ce qui constitue le fond sur lequel l’intrigue des tragédies se déroule. Leur vie est déterminée par autre chose que leur simple volonté ou ambitions, mais porte plutôt la marque du signifiant. Dès lors, est relayée au second plan celle laissée par le biologique ainsi que tous les processus neurologiques et chimiques. En fait, le signifiant les court-circuite.
Dans son Séminaire VI, Lacan consacre sept leçons sur Hamlet. Son interprétation de l’œuvre de Shakespeare l’amène à développer la notion de « la vie selon le signifiant » pour mettre en exergue la façon dont le signifiant conditionne la vie humaine de tous les jours en introduisant un déterminisme qui opère au-delà du mot dit.
Lacan revient sur l’interprétation de Freud concernant le rêve du père mort45. Il ne remet pas en question l’interprétation de Freud « à savoir qu’il (le père) était mort depuis fort longtemps selon son vœu, selon le vœu de l’Œdipe »46. Lacan retient plutôt le « selon » du « selon son vœu »47 pour l’appliquer à quelque chose qui est masqué par le désir œdipien : « ce vœu n’est ici que le masque de ce qu’il y a de plus profond dans la structure du désir tel que le dénonce le rêve, à savoir, la nécessité structurante, signifiante, qui défend au sujet de s’échapper à la concaténation de l’existence en tant qu’elle est déterminée par la nature du signifiant »48. Au paragraphe suivant, il ajoute que le « nach », le « selon », « signe l’accord ou la discordance, l’accord ou le discord, entre l’énonciation et le signifiant, le rapport entre ce qui est dans l’énoncé et ce qui est dans les nécessités de l’énonciation »49
Suivant ces considérations, on comprend que l’être humain ne communique pas : il parle. Et l’énoncé de ce qu’il dit renvoie toujours à un autre champ, celui de la signification ou de l’énonciation, là où le sujet rencontre sa « véritable vie ». Dans ce champ, le sujet rencontre sa vérité qui est faite de contradictions (accord, discord) ; et c’est ce champ qui détermine la vie de l’être parlant. C’est aussi dans ce champ que le parlêtre rencontre son désir et ce qui vient avec.
Enfin, ce champ établit de la sorte le rapport entre la vie de tous les jours, et la chaine symbolique qui détermine la condition humaine. Ainsi, c’est sur cette Autre Scène où se joue l’existence de l’homme qui parle parce que ça parle en lui. Sur ce chemin, l’analysant découvrira peu à peu cette scène qui est dissimulée parce qu’inconsciente. Ce faisant, il découvrira que cette Autre Scène est essentiellement sexuelle, et qu’il y a toujours un truc qui cloche dans ce sexuel, que Lacan appelle le
« non-rapport sexuel ».
3.1.2 De l’autonomie du signifiant au déterminisme langagier
Avec l’autonomie du signifiant, la psychanalyse freudo-lacanienne déploie deux figures du déterminisme que le signifiant introduit, qu’on appelle le déterminisme psychique. Pour ma part, je trouve qu’il est plus approprié de parler de déterminisme langagier.
La première figure peut être résumée par la formule suivante : « Je désire parce qu’un Autre a désiré avant moi ». C’est le désir de l’Autre auquel le sujet répond. D’où cet ensemble à trois – Je, Autre, Moi – par rapport à un objet qui fait « la cause du désir ». Ce déterminisme langagier organise l’antériorité du sujet, un « avant sujet », une chaine symbolique qui précède la naissance du sujet. La vie est ainsi déterminée par cet Autre, son discours et son désir, qui était là avant que le sujet naisse. C’est l’inconscient classique, pourrait-on dire : la découverte que Freud a appelé l’Autre Scène. Une chaine symbolique qui est présente avant même la naissance de la « petite boule de chair » et avant la naissance du sujet. D’où la formule de Freud : « Wo es war, soll ich werden » (Là où « ça » était, « Je » doit50 advenir). Elle implique l’existence d’un Autre qui préexiste et qui répond au sujet. C’est ce que les anciens appelaient « le destin » : une parole, un discours qui précède la naissance du sujet. Œdipe est la figure de cette détermination : c’est l’oracle d’Apollon à Delphes, un discours antérieur à sa naissance qui a déterminé sa vie et qu’Œdipe a mis en acte à son insu.
La deuxième figure du déterminisme langagier, Lacan le met en exergue en se servant du To be or not to be51. Essentiellement, pour Hamlet, l’existence, ou l’être, est une question du type Que faire ? : est-il mieux de souffrir les malheurs de la vie, de les affronter pour les éliminer, ou de s’enlever la vie ? À cette question, l’Autre ne répond pas ; Hamlet n’a pas de garantie signifiante qui vient de l’Autre. Même l’acte, la métonymie du désir, l’action qu’il pourrait poser n’est pas une garantie : « Ainsi la réflexion fait de nous des lâches, les natives couleurs de la décision passent dans la pâleur de la pensée, et des projets d’une haute volée sur cette idée se brisent, ils y viennent perdre son nom même d’action »52. C’est comme si Hamlet se posait à lui- même cette question : « L’humain, le parlant et le parlêtre, celui qui parle avec des mots et avec son corps, quelle garantie peut-il avoir au sujet de son existence ? Sur quelle certitude peut-il fonder les assises de sa vie ? ».
Ce déterminisme ne concerne pas une chaîne symbolique selon laquelle le sujet vivra, comme Œdipe et l’oracle de Delphes, mais plutôt la chaine sous laquelle le sujet survivra, soit un symbolique qui ne cesse pas de s’écrire dans le réel : « C’est un réel articulé dans le symbolique, qui a pris sa place dans le symbolique, et qui l’a pris au-delà du sujet de la connaissance. C’est bien là quelque chose qui mérite d’être nommé comme étant, au sens complet, de l’ordre de l’être »53
Le point de différenciation par rapport au premier aspect du déterminisme langagier est que ce deuxième déterminisme implique une « éternité » qui situe un « après sujet » : il y a toujours quelque chose à représenter et cela est sans fin : il y a toujours quelque chose qui échappe au sujet qui parle. La chaine symbolique ne peut pas être épuisée : il y a toujours quelque chose à dire ET quelque chose qui n’arrive pas à se dire.
En d’autres termes, même si une part du réel peut être recouverte par le symbolique, persiste toujours un point aveugle au signifiant, un ombilic. Ce « inter- dit », « non-dit», « pas-encore-dit », « impossible-dit », c’est ce que la psychanalyse appelle l’être : c’est ce qui, du sujet, ne peut pas se représenter et qui procure « l’éternité du sujet ». Autrement dit, puisque l’être humain ne peut pas échapper à la concaténation infinie de la chaine signifiante, le sujet s’inscrit dans une sorte d’éternité puisqu’il y aura toujours quelque chose à représenter. C’est « l’après- sujet ».
Ici, la dimension sans fin de la chaine symbolique pointe autre chose que le sujet de l’inconscient, soit l’être du sujet. Le sujet ne peut donc pas s’échapper de la concaténation de la chaine infinie du symbolique. L’être du sujet est celui qui est toujours au-delà de ce qui est dit, soit un après-sujet. Ainsi, le sujet continue d’exister malgré une absence de signifiant, et malgré tous les efforts de la science et de la médecine scientifique pour faire taire le sujet chez l’être humain.
De la sorte, l’être humain est déterminé autant par la présence du signifiant que par son absence. Il est déterminé autant par le sujet, ce qui ne cesse pas de parler, que par l’être, ce qui ne cesse pas de ne pas parler, d’où l’intolérable douleur d’exister que Lacan développe dans cette même section du Séminaire VI.
3.1.3 De l’autonomie du signifiant à l’Autre manquant : l’intolérable douleur d’exister
La dit-mension du deuxième déterminisme langagier implique que l’Autre est manquant. Pour reprendre la formule de Lacan : « Il n’y a pas d’Autre de l’Autre ». S’il y a un Autre pour le sujet auquel il peut s’adresser, et qui répond à la demande adressée, quoiqu’inversée – s(A) –, cet Autre n’a pas un autre Autre auquel il pourrait lui-même s’adresser – S(Ⱥ). Il n’y a pas de métalangage, comme dit Lacan. C’est-à-dire que dans le bassin du signifiant qu’est l’Autre, le signifiant qui viendrait terminer définitivement le procès du symbolique; compléter le texte du sujet, écrire complètement son histoire oubliée, est manquant. C’est là tout le sens du S(Ⱥ) que
Lacan développe au chapitre XVI du Séminaire VI :
Le grand A barré veut dire ceci. En A – qui est, non pas un être, mais le lieu de la parole, le lieu où repose, sous une forme développée, l’ensemble du système des signifiants, c’est-à-dire d’un langage – il manque quelque chose. Ce quelque chose qui fait défaut au niveau de l’Autre ne peut être qu’un signifiant, d’où le S. Le signifiant qui fait défaut au niveau de l’Autre, telle est la formule qui donne sa valeur la plus radicale au S(Ⱥ).54
En d’autres termes, la vie de tous les jours du sujet est également déterminée par le signifiant qui échappe constamment à « celui qui parle ». Il y a une part du signifiable qui échappe à la signification de ce qui parle dans l’homme, et le sujet rencontre alors l’absence radicale de toute garantie signifiante.
Pour Lacan, « l’intolérable douleur d’exister », c’est-à-dire le fait qu’une part de son existence n’est pas signifiable, est un des effets de langage qui affecte le sujet, non pas par le désir, mais dans la douleur.
Au chapitre VII du Séminaire VI, Lacan demeure avec l’enseignement du rêve du père mort, mais le compare avec un autre rêve du père mort, celui de Trotsky dans Journal d’exil. Ce rêve est fait lorsque Trotsky « commence à sentir en lui les premiers coups de cloche de je ne sais quel fléchissement de la puissance vitale qui était si inépuisable chez lui, et il voit apparaître dans son rêve son compagnon Lénine »55 ; ce rêve lui dit « qu’il y a en lui, Trotsky, quelque chose qui n’est pas toujours au niveau que son vieux compagnon lui a toujours connu »56. Si, dans le rêve du père mort de Freud, l’ignorance est imputée à l’autre, dans celui de Trotsky, c’est l’ignorance du sujet lui-même qui est mise en exergue.
C’est au niveau de cette ignorance, « cette sorte d’abime ou de vertige qui s’ouvre à lui à chaque fois qu’il est confronté avec le dernier terme de son existence »57 que Lacan situe la douleur d’exister, soit la douleur fondamentale qui accompagne le sujet quand tout désir d’exister s’efface58. Ce que Lacan avance est que le désir est ce quelque chose que le sujet interpose entre lui-même et son existence insoutenable, soit le fait qu’il ne peut pas s’échapper de la chaine infinie du symbolique.
Suivant cette logique, le désir est ce qui vient apaiser la douleur d’exister. Lacan précise que : « L’existence, ici, ce n’est pas autre chose que le fait que le sujet, à partir du moment où il se pose dans le signifiant, ne peut plus se détruire, qu’il entre dans cet enchainement intolérable qui se déroule immédiatement pour lui dans l’imaginaire, et qui fait qu’il ne peut plus se concevoir que comme rejaillissant toujours dans l’existence »59 . Étant incapable d’éliminer le langage, à partir du moment où le sujet fait le choix insondable de « se poser dans le signifiant », et compte-tenu que le langage a son propre défaut de structure, il n’a d’autre choix que désirer. La vie selon le signifiant implique que, là où il n’y a pas de signifiant, c’est la mort qui règne, soit l’absence de représentation, le réel. Il y a douleur d’exister parce que la chaine symbolique est sans fin et que l’être humain ne peut pas y échapper. Il est condamné à parler, c’est-à-dire désirer ; désir qui vient apaiser la douleur d’être.
Lorsque le sujet est confronté à une panne de désir, comme chez Hamlet avec le « to be or not to be », c’est la douleur de son existence qui l’envahi. Qu’est-ce au juste, cette douleur d’être ? Comme il a été dit plus haut, il y a douleur d’exister parce que le signifiant existe et qu’il ne peut pas représenter l’être du sujet, ce qui est vécu comme une mort pour le sujet de l’inconscient. Cette ignorance dont Lacan parle est de l’ordre d’un impossible savoir sur la mort, c’est-à-dire le réel, « ce pays inconnu dont nul voyageur n’a repassé la frontière »60. La douleur d’exister est le sentiment d’exister d’une manière indéfinie puisque la chaine symbolique rejaillit toujours plus loin, à perte de vue et à l’infini. La douleur d’exister, c’est l’expérience du sujet quand plus rien d’autre ne l’habite que son existence elle-même et que « tout, dans l’excès de la souffrance, tend à abolir ce terme indéracinable qu’est le désir de vivre »61. La douleur de vivre, c’est ce fond où le sujet ne trouve rien pour accrocher sa vie. Rien, c’est-à-dire ce fond où il n’y a aucun signifiant qui lui permet de vivre sa vie. L’Autre est manquant, S(Ⱥ). Il ne peut alors que survivre avec son être ; il ne peut alors que désirer.
C’est ce chemin qu’emprunte l’analysant et qu’une cure analytique menée à son terme met en lumière. Son désir de savoir l’amène à faire chuter toutes les garanties qu’il s’est données et sur lesquelles il a fondé sa vie, et ceci jusqu’à la garantie ultime, la mort, c’est-à-dire ce qu’il y a au-delà de la vie selon le signifiant. Dans une cure didactique, pour atteindre le terme de son analyse, le désir de l’analysant l’amène au-delà du désir : visiter la mort, là où le signifiant cesse d’exister. Ou dit autrement, son désir de savoir le mène au-delà de l’insu, un savoir oublié, vers le non-su, là où il n’y a pas de savoir. L’analysant doit franchir la barrière de la seconde mort, et entrer sur le territoire de la non-représentation afin d’avoir le fin mot sur son désir. Ce territoire, c’est ce que Lacan appelle le champ de l’horrible, là où réside l’objet énigmatique, la Chose.
La question n’est pas de savoir si l’Autre existe ou n’existe pas : l’Autre existe, c’est le langage. Mais l’Autre a un défaut structural : il y a une zone de cette existence de l’Autre, où le sujet ne peut recevoir aucune réponse. C’est ce que Lacan développe dans le séminaire VII avec l’« Hilflosigkeit », la détresse, où l’homme dans ce rapport avec lui-même qui est sa propre mort, mais au sens que je vous ai appris à la dédoubler cette année, n’a à attendre d’aide de personne »62. À ce niveau, il n’y a pas de réponse, donc pas de garantie signifiante. Il est seul avec son désir.
Voilà, nous dit Lacan, la vérité à laquelle Hamlet est confrontée, une vérité sans espoir de réponse, puisqu’il n’y a pas de signifiant qui vient de l’Autre63. C’est ainsi que la réponse à la question qu’Hamlet pose ne peut pas venir du signifiant, mais du S(Ⱥ), l’Autre manquant :
Au niveau du discours simple, en effet, le sens de ce que nous avons voulu dire est modelé par la parole qui se déroule au niveau de l’Autre. La réponse est donc toujours, par rapport à cette parole, le signifié de l’Autre, s(A). Mais il y a un au-delà de ce discours simple, là où le sujet se pose à lui-même la question de savoir « Qui parle ? Qui aura voulu dire ceci ou cela au niveau de l’Autre ? En fin de compte, dans tout cela, qu’est-ce que je suis devenu ? ». À ce niveau, la réponse, je vous l’ai dit, c’est le signifiant de l’Autre avec la barre, S(Ⱥ) ».64
C’est le parcours qu’entreprend un analysant quand il prend le risque de la parole pour dire une souffrance qui lui échappe ; quand il met sa vie sur « la table du divan de son analyste », table comme dans l’expression « carte sur table », c’est-à-dire «dévoiler son jeu ». Non seulement dévoile-t-il son vécu sur le divan, mais il dévoile surtout sa vie telle qu’elle se déroule sur l’Autre scène, du lieu où le signifiant vient déterminer sa vie de tous les jours. Il serait plus approprié de dire « sa vie telle qu’elle se dévoile à lui-même dans le défilé sans fin des signifiants ». Et dans ce défilé, il se confronte à l’absence de garantie de la part de l’Autre. Il s’expose, et expose, son propre désir. C’est la question qui horripile et torpille l’analysant. Qu’est-ce que le désir ? C’est quoi mon désir ? Et qu’est-ce que je fais avec ?
3.2 La souffrance comme symptôme
Le deuxième point, par rapport au fait de « prendre au sérieux la parole de celui qui parle », concerne cette dimension très particulière de la souffrance humaine : le symptôme. Pour la médecine, le symptôme physique est un signe indiquant que la mécanique du corps fonctionne mal. Pour la psychanalyse, le symptôme est un dire qui n’arrête pas de se dire et donc, qui fait répétition. Considérer le symptôme implique de considérer son rapport au fantasme et à la jouissance.
L’essentiel du message freudien, selon Michel Lapeyre, c’est de faire entendre la voix du symptôme. Le symptôme vient dire que « Ça parle », même si ce verbiage est étrange. Le symptôme vient dire qu’il y a quelque chose qui cloche dans la vie psychique de la personne ; non pas un dysfonctionnement mais « un truc qui n’a pas rapport » avec la vie de tous les jours de la personne qui souffre ; ce que Lacan formule par le non-rapport sexuel.
Pour cette raison, la psychanalyse ne vise pas à taire le symptôme mais à le laisser parler. En d’autres termes, faire parler le symptôme, c’est ce qui permet à chacun, entre la souffrance et la création, de loger sa singularité et éventuellement de faire valoir son exceptionnalité. Le symptôme a comme moteur la souffrance psychique. C’est la voie que prend le sujet pour inscrire quelque chose de son désir inconscient. Et sur cette route, il rencontre son fantasme et sa jouissance.
Fantasme et symptôme sont intimement liés, selon la définition que Freud en donne. Dans l’analyse de Dora, Freud utilise deux rêves qu’elle lui amène pour mettre en lumière la construction œdipienne inconsciente qu’elle a élaborée (M. K – Mme K – Dora // Père – Mère – Dora). Ainsi pour Freud, symptôme et rêve sont d’une même structure, soit la réalisation d’un fantasme inconscient. Il relie la signification du symptôme à la dimension sexuelle et refoulée : « le symptôme signifie la représentation – la réalisation – d’un fantasme à contenu sexuel, c’est-à- dire d’une situation sexuelle, ou, pour mieux dire, tout au moins une des significations du symptôme correspond à la représentation d’un fantasme sexuel »65.. Lacan, à ma connaissance, n’a jamais remis en question ce lien entre fantasme et symptôme. Par contre, dans ses séminaires, il décline différentes significations du symptôme à partir de la définition qu’en donne Freud.
Si le symptôme est ce qui fait souffrir, le fantasme est ce qui fait jouir, puisque son objet est le plus-de-jouir. Mais la souffrance, c’est également de la jouissance. On peut dire que le symptôme, c’est ce qui du fantasme fait souffrir. Les deux partagent de la sorte le même objet imaginaire. Pour cette raison, dans une cure analytique, les deux sont traités et parlés simultanément, et non pas séparément. Ce n’est qu’avec le temps, sur de nombreuses années, que l’analysant les distingue et leur donne un traitement spécifique, que Lacan formule par « la traversée du fantasme » et « l’identification au symptôme ».
Revenons au fait que, tel que nous l’avons dit, sur la route de laisser parler son symptôme, l’analysant rencontre aussi sa jouissance. Le symptôme fait souffrir et, sans le vouloir, l’être humain répète cette souffrance qui hypothèque la qualité de sa vie : ça le fait jouir. Ici, il importe de préciser que, ce que Freud appelait pulsion de mort, Lacan l’appelle « jouissance », c’est-à-dire une volonté de destruction66. Lorsque Freud a découvert la compulsion de répétition, et qu’il a formulé en termes de pulsion de mort, il a surtout découvert que ces deux tendances psychiques, Éros et Thanatos, sont intimement intriquées pour former ce qu’on appelle la vie de sorte que l’une ne peut aller sans l’autre. Et c’est ce que Lacan reprend, à sa façon, lorsqu’il mentionne que « la castration signifie que la jouissance doit être renoncée pour être retrouvée sur l’échelle inversée de la Loi du désir »67
Comme il a été dit plus haut, c’est le langage qui détermine l’humain mais la réponse de « celui qui parle » demeure indéterminée puisqu’il est libre de l’usage qu’il en fait. Ici, usage est à prendre comme l’usufruit, au sens de retirer une satisfaction, une jouissance, à l’usage d’un bien quelconque68. Se pose alors pour lui la question, non pas de sa culpabilité mais de sa responsabilité : devoir répondre, une exigence morale de ce qu’il est et de son désir69. Une question éthique se pose alors : Qu’est-ce qu’il fera de sa jouissance ? Cette question est au cœur de la vie en général. En dernière analyse, ayant ainsi fait le pari de la parole et pris le risque d’affronter sa propre jouissance, c’est-à-dire sa souffrance, une cure psychanalytique portera justement sur la jouissance de l’analysant. La cure traite la jouissance. Elle est un vaste chantier de castration. Elle a commencé par un acte de castration et se termine par un autre acte da castration, la seconde mort.
Le malaise actuel dans la civilisation : le Discours Totalitaire
Cette distinction que nous venons de faire entre psychothérapie et psychanalyse nous amène à aborder un peu le malaise actuel de notre époque. Comme il a été dit plus haut, nous ne sommes plus au temps de Freud, et depuis le monde a beaucoup changé : on ne jure plus que par ce qui est mesurable, la science est devenue la nouvelle religion et tout ce qui est de l’ordre de la subjectivité est, plus souvent qu’autrement, évacué.
Malgré ce constat, je ne crois pas que ce soit l’avenir de la psychanalyse qui soit en jeu. Je ne crois pas qu’elle disparaisse un jour. Elle va par certes continuer à être attaquée de tous bords, tous côtés, mais elle ne disparaitra pas. Elle ne connaitra peut-être plus cette période d’effervescence des années 60, 70 et 80, mais elle ne disparaitra pas. Ce qui est en jeu, ce n’est donc pas la psychanalyse, mais l’humanité de l’être humain. Face à cette crise sans précédent, l’offre de la psychanalyse demeure encore d’une très grande actualité, et sa réponse est encore très pertinente
et vraie.
Afin de mieux saisir, ne serait-ce qu’un peu, le malaise actuel, ma pratique privée et, bien sûr, ma propre psychanalyse, m’ont amené à développer la formalisation d’un sixième discours que j’ai appelé le Discours Totalitaire70
La construction logique de ce discours repose sur une interrogation clinique. Je rencontrais parfois des patients qui étaient littéralement désincarnés d’eux-mêmes; une désincarnation qui était plus que simplement une inhibition ou un refoulement quelconque. Souvent, ils recherchaient un diagnostic pour eux-mêmes et/ou leurs enfants; comme si le mot du diagnostic viendrait dire la totalité de leur mal intérieur et que le produit chimique du médicament associé au diagnostic viendrait corriger ce même mal. Ils parlaient sans affect ni émotion dans la tonalité de leur voix, comme s’il n’y avait aucune subjectivité en eux; un trou vide où la signification n’avait pas ou peu d’emprise. Et pourtant, ils fonctionnaient bien dans la société, ayant un emploi satisfaisant, une famille et des enfants, un cercle d’amis, etc. Pourtant ils étaient aux prises avec une souffrance qui leur était extrêmement énigmatique, voire étrangère à eux ; une angoisse très profonde liée à aucun traumatisme réel. De plus, l’étude et la compréhension que j’ai retirées du Discours Capitaliste, tel que formalisé par Lacan71, quoiqu’intéressante, ne répondaient pas vraiment à mon interrogation clinique.
Mon texte, le Discours Totalitaire, repose sur deux énoncés. Le premier fut formulé par Marie-Jean Sauret et al. :
Je pars donc de l'idée – hypothèse forte, j'en conviens – que le capitalisme contient les prodromes du totalitarisme comme machine de terreur. Je considère alors que les figures de l'inquiétant qui relèvent de son discours sont à rechercher dans tout ce qui vient faire obstacle à la rencontre de l'angoisse et par conséquent à l'assomption du désir, et aussi dans tout ce qui pousse à succomber à l'effroi, à s'abandonner à la terreur, à se soumettre aux commandements de la jouissance. 72
Le deuxième énoncé vient de la plume de Primo Lévi :
Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que « l’étranger, c’est l’ennemi ». Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d’un syllogisme, alors, au bout de la chaine logique, il y a le Lager ; c’est-à-dire le produit d’une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme.73
En gros, sans entrer dans les détails de la formalisation de ce nouveau discours, il importe au moins de préciser que, selon mon hypothèse, le discours totalitaire (DT) se distingue du discours capitaliste (DC) en ceci qu’il ne s’agit pas de produire des objets de jouissance pour suturer et saturer le manque chez le sujet, mais bien de produire une façon hégémonique de concevoir le monde, l’être humain et les rapports sociaux. Le discours totalitaire poursuit le but d’éliminer tout ce qui est différent et également d’utiliser la technologie actuelle, la différence des autres, la montée des mouvements extrêmes comme machine de terreur. De la sorte, si le discours capitaliste produit un individu capitaliste et qu’il chosifie le sujet en le désubjectivant, le discours totalitaire produit un non-humain, un assemblage de fonctions physiques et physiologiques. Il va plus loin que le discours capitaliste en s’attaquant à l’humanité de l’être humain74. Aussi, sans reprendre tout le déroulement logique de la formalisation du DT, nous allons aborder ensemble deux principales caractéristiques de ce discours, soit le processus de déshumanisation de l’humain et la banalité du mal.
4.1 Au-delà de la chosification : la déshumanisation de l’humain
Avec le discours totalitaire, le processus de chosification de l’être humain est élevé à un niveau supérieur. Le DC avait déjà amorcé cette chosification : l’individu, soit le sujet réduit à un consommateur, est un sujet désubjectivé ; il est un objet consommable. Mais le terme « individu » porte en lui un germe d’humanité. Avec le DT, ce n’est pas seulement le sujet qui est supprimé : c’est son humanité elle-même.
À cet égard, Giorgio Agamben a recueilli les témoignages de plusieurs rescapés d’Auschwitz75. Avec ces témoins, le monde a pu connaître l’existence du « Muselmann », soit du musulman76. « Musulman », tel était le nom donné à l’intémoignable quand le témoignage ne signifie plus rien : « La langue du témoignage est une langue qui ne signifie plus, mais qui, par son non-signifier, s’avance dans le sans-langue jusqu’à recueillir une autre insignifiance, celle du témoin intégral, de celui qui, par définition, ne peut témoigner »77. Le témoin intégral! Un mort par exemple dans une scène de crime. Le cadavre est le témoin qui ne peut pas témoigner qu’il y a eu meurtre.
Les « musulmans » n’avaient pas de témoignages à livrer parce qu’il n’y avait pas de langue pour le transmettre. Ou plutôt leurs témoignages, non pas qu’ils ne faisaient pas sens mais ne signifiaient rien. C’était des témoignages sans signification. En d’autres termes, les musulmans étaient les prisonniers qui avaient renoncé à la signification de leur expérience de prisonniers des camps de la mort.
Avec ces témoignages, l’auteur de l’Homo Sacer – l’homme qui possède le caractère sacré de la vie – met surtout en exergue l’expérience délibérée d’une déshumanisation de l’être humain. Il écrit :
Celui qu’on appelait le « musulman » dans le jargon du camp, le détenu qui cessait de lutter et que les camarades laissaient tomber, n’avait plus d’espace dans sa conscience où le bien et le mal, le noble et le vil, le spirituel et le non-spirituel eussent pu s’opposer l’un à l’autre. Ce n’était plus qu’un cadavre ambulant, un assemblage de fonctions physiques dans leurs derniers soubresauts.78
Tandis que nous descendions les marches qui conduisaient aux toilettes, ils ont fait descendre avec nous un groupe de « muselmann », comme on les appellerait plus tard : des hommes-momies, des morts-vivants. Et ils les ont fait descendre avec nous seulement pour nous les faire voir, comme pour nous dire : « Voilà ce que vous deviendrez ». 79
Les camps de la mort étaient le lieu d’une expérience qui visait à vider les prisonniers du caractère sacré de la vie et de la condition humaine, c’est-à-dire des gens pour qui leur vie n’avait plus aucune signification :
Il s’agit de ceux qui « ont touché le fond », des déportés dont la mort « avait commencé avant la mort corporelle » – bref, de tous ceux que, dans le jargon d’Auschwitz, l’on appelait les « musulmans » […]. Dans cette perspective, en effet, Auschwitz ne se présente pas seulement comme le camp de la mort, mais aussi comme le lieu d’une expérience encore plus atroce, où les frontières entre l’humain et l’inhumain, la vie et la mort s’estompent. 80
L’expérience atroce dont il est question n’est rien de moins que la fabrication d’entités vivantes dont la dignité humaine est retranchée. Des gens dont la parole, même s’ils sont encore en position de parler puisqu’ils n’avaient pas perdu l’usage de la parole, ne signifiaient plus rien pour eux-mêmes. L’être humain devient alors moins qu’une chose, non pas une bête ou un déchet, mais un non-humain.
Si le DC vise à faire des êtres humains des objets consommables, des choses utiles à la jouissance consommatrice, le DT va plus loin en éliminant ce qui distingue l’être humain du reste du vivant, et de fabriquer un être au service de la jouissance totalitaire.
4.2 La banalité du mal
Par ailleurs, Hannah Arendt, élève de Heidegger et qui, aujourd’hui encore, est une référence concernant l’étude des systèmes totalitaires, relève une autre dimension des camps de la mort qui retient mon attention dans la formalisation du Discours Totalitaire: la banalité du mal. En 1961, Arendt assiste au procès d’Adolf Eichmann, celui qui a orchestré l’extermination des juifs à Nuremberg. S’en est suivi la publication en 1964 d’un livre très controversé: « Un procès à Jérusalem, rapport sur la "banalité du mal" »81
Dans ce livre, Arendt pose Eichmann comme un personnage hautement banal, incapable de penser par lui-même, et pour qui le mal ne signifie plus rien. Elle fait d’Eichmann un paradigme du sujet du système totalitaire, un sujet qui s’est démis de sa faculté de juger82. Elle avance que « Eichmann n'est pas un Richard III, il ne lui serait jamais venu à l'idée de faire le mal par principe »83. Elle voit en lui un homme sans principes moraux; non pas immoral, mais amoral. Arendt affirme aussi que son seul crime est de ne pas avoir pensé qu'il faisait le mal et que, dans un monde privé de repères, bien des hommes sont dans l'incapacité de distinguer le bien du mal. Elle met ainsi en évidence que, dans le système totalitaire, apparaissent un criminel et un mal nouveau, ce mal étant la démission du sujet face à sa capacité de juger :
Il ne s’agit pas d’un sujet maléfique mais d’un sujet qui démissionne de sa position de sujet, qui se soumet entièrement au système qui le commande, qui ne s’autorise pas à penser, qui ne pense plus ; il y va d’un sujet qui se démet de son énonciation et qui se contente d’être congruent avec les énoncés auxquels il a consenti à s’assujettir.84
Le sujet que nous présente Arendt, c’est un sujet dont la signification, la partie supérieure du Graphe du désir, lieu où la vie selon le signifiant se déroule, est enlevée85. Ses travaux, portant sur les expériences des camps de la mort, et d’une façon plus large sur les régimes totalitaires, ont permis de faire ressortir les principales caractéristiques d’un tel système : l’incapacité de penser, le « tout est possible » la banalité du mal et l’omniprésence d’une pseudoscience au fondement des trois premiers86. Elle a également étudié les régimes concentrationnaires pour comprendre « l’air du temps » et anticiper ce qui se préparait, à savoir « en quoi l’accomplissement du système nazi est tributaire du mouvement inauguré par les modifications introduites dans le discours social suite au surgissement de la science
moderne »87
.
Cette fonction du « camp de concentration »88 a aussi été pointée par Lacan au début des années 60, qui a remarqué l’influence qu’elle aurait à l’époque actuelle :
Ce problème du camp de concentration et de sa fonction à cette époque de notre histoire a vraiment été jusqu’ici intégralement loupé, complètement masqué par l’ère de moralisation crétinisante qui a suivi immédiatement la sortie de la guerre, et l’idée absurde qu’on allait pouvoir en finir aussi avec ça.89
En d’autres termes, Lacan affirme que ces camps sont plus qu’une aberration historique mais l’expression la plus totale des procès de ségrégation qu’on voit un peu partout sur la planète actuellement et produit par la science dont « notre avenir de marché commun trouvera sa balance de leur extension de plus en plus dure »90
Lacan ajoute également :
Avons-nous passé la ligne ? […] Il n’en reste pas moins que cette formidable élucubration d’horreurs, devant laquelle fléchissent non seulement les sens et les possibilités humaines, mais l’imagination, n’est strictement rien après de ce qui se verra effectivement à l’échelle collective si éclate le grand, le réel déchainement qui nous menace. La seule différence qu’il y a entre les exorbitantes descriptions de Sade et une telle catastrophe, c’est que dans la motivation de celle-ci ne sera entré aucun motif de plaisir. Ce ne sont pas les pervers qui la déclencheront, mais des bureaucrates, dont il n’y a même pas à savoir s’ils seront bien ou mal intentionnés. Ce sera déclenché sur ordre, et cela se perpétrera selon les règles, les roues, les échelons, les volontés ployées, abolies, courbés, pour une tâche qui perd ici son sens. Cette tâche sera la résorption d’un insondable déchet rendu ici à sa dimension constante et dernière pour l’homme.91
Il répète à sa façon ce que Hannah Arendt avait prédit en 1948. Soixante plus tard, ses paroles, tel un oracle, sont d’une vérité déconcertante d’horreur. L’être humain est non seulement désubjectivé, mais littéralement déshumanisé, réduit à moins qu’un déchet (car il est toujours possible de faire quelque chose avec un déchet), digne des camps de concentration : il n’est pas uniquement réduit à un morceau de chair jetable, mais davantage à une composante numérique. La parole vraie est court-circuitée, voire même interdite, par des supposées Hautes Instances Directoires. Et l’horreur de la chose, c’est que tout cela est orchestré avec une froideur et un calcul qui font passer le Dr. Frankenstein pour un gentil apprenti- sorcier : c’est la règle, le protocole qui compte, et honni soit celui qui ose la questionner et la transgresser.
Le Discours Totalitaire est omniprésent dans le monde dans lequel nous naviguons actuellement ; un monde dominé par deux discours qui s’appellent l’un l’autre. L’un, le Discours Capitaliste que nous, les psychanalystes, connaissons fort bien, dont nous parlons beaucoup, et dont les effets capitalistes sont très bien connus par tout le monde et partout sur la planète. L’autre, le Discours Totalitaire, passe inaperçu, mais il vient donner toute l’emprise du rouleau compresseur qui modifie profondément le vivre ensemble et la façon de voir l’être humain.
Je soutiens donc l’idée que c’est l’air de notre époque, que cette conception du monde pulvérise tous les repères et passe inaperçue puisque non questionnée. Je soutiens également l’idée que, ce qu’on appelle parfois la « psychanalyse classique », soit celle structurée autour du Complexe d’Œdipe, même si elle demeure encore très d’actualité pour entendre la souffrance de certaines personnes, échoue par contre à entendre cette nouvelle souffrance et cette jouissance totalitaire. La psychanalyse en extension92 peut être une réponse au mal de notre époque.
Tout ce qui vient d’être dit concernant le Discours Totalitaire nécessite une analyse plus approfondie, à partir de la clinique du privé et celle du politique. Je considère essentiel de mieux repérer ces « figures de l’inquiétant » – peu importe si on les retrouve dans le domaine de l’intime et du privé ou sur la scène sociale et politique –, de mieux les comprendre, afin de répondre au malaise actuel de la civilisation. Cette analyse permettrait de comprendre comment le discours de l’analyste, qui donne sa pleine valeur au manque, plutôt que de vouloir le combler, peut être une réponse à ces figures de l’inquiétant.
La bonne nouvelle, c’est que le désir est indestructible. Il reste toujours quelque chose de l’humain et du sujet de l’inconscient qui résiste à ce scénario de la menace de la science qui cherche à éliminer le réel et à le résorber dans une formule, une équation ou un algorithme quelconque. La bonne nouvelle, c’est précisément ce désir pour une vérité et une parole vraie, divergente et subversive, en réponse au malaise actuel de la civilisation. Une raison de plus, si ça en prenait une, pour ne pas renoncer à ce désir.
5. Conclusion
Dans le traitement de la souffrance, lorsqu’on prend en considération l’amour pour l’être humain et le désir d’écouter la parole de l’autre afin de faire une différence significative dans leur vie, alors la psychanalyse s’impose comme la voie adéquate à prendre.
La psychanalyse redonne toute sa dignité à l’amour, et redonne également toute sa dignité à l’être humain, à condition bien sûr que la personne qui œuvre auprès des gens qui souffrent ait pu elle-même se confronter au travail exigent d’une cure analytique. C’est ce désir éprouvé par le travail d’une psychanalyse personnelle qui vient faire toute la différence auprès des gens aux prises avec une souffrance débordante.
La psychanalyse n’est pas un antidote à la souffrance humaine et au malaise actuel de la civilisation; elle n’est pas non plus un antidote à la jouissance totalitaire telle qu’elle se manifeste à notre époque. Elle permet l’écoute de cette jouissance et ouvre la voie du désir pour entendre sa voix : « La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle renversée de la loi du désir »93
La psychanalyse prend au sérieux la jouissance chez l’être humain ; elle ne cherche pas à la nier, à l’éliminer ou à l’éduquer. Elle lui donne une voix pour que le désir de l’être jouissant se pointe et se mette en action. Si le psychanalyste a une œuvre à accomplir à notre époque, c’est, il me semble, celle-là.
Et la bonne nouvelle encore c’est que, dans l’invasion impérialiste du discours de la science, il y a une poche de résistance, un « village gaulois » qui refuse de se soumette aux dictats totalitaires d’une jouissance déshumanisante ; il y a des gens habités par le désir de faire une différence absolue :
Le désir de l’analyse n’est pas un désir pur. C’est un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui intervient quand, confronté au signifiant primordial, le sujet vient pour la première fois en position de s’y assujettir. Là seulement peut surgir la signification d’un amour sans limites, parce qu’il est hors des limites de la loi, où seulement il peut vivre.94
Note de bas de page :
1 Hamlet, Acte III, Scène I.
2 Ce que Copernic a découvert et qu’on appelle la révolution copernicienne dans le sens astronomique du terme, ce n’est pas tellement l’héliocentrisme, ce qui déjà était une révolution dans le sens politique, religieux et social, mais que la terre tourne autour du Soleil en formant, non pas un cercle mais une ellipse ; une révolution ayant deux pôles, l’un occupé par le soleil et l’autre étant un point imaginaire où la force de propulsion causée par le Soleil lorsque la Terre passe tout près de lui avec un certain angle devient plus faible que la force d’attraction du Soleil, forçant ainsi la Terre à cesser de s’éloigner du Soleil et de revenir sous son giron. Sur ce même principe, la
deuxième révolution copernicienne est la découverte de l’inconscient qui vient subvertir les théories de la connaissance. Ainsi, la deuxième révolution copernicienne révolutionne les théories de la connaissance : celle-ci tourne autour de deux pôles, l’un occupé par la science avec son savoir, et l’autre occupé par l’inconscient qui introduit un savoir autre que celui de la science. De plus, la deuxième révolution copernicienne ouvre la porte à la troisième : tous les organismes vivants tournent autour de deux pôles, le biologique et le langage.
3 Jacques Lacan, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, Éditions du champ freudien, 1958 - 1959, p. 139-160.
4 Jacques Lacan, Séminaire VII, L’Éthique de la psychanalyse, Éditions du Seuil, 1959 1960, p. 361.
5 Hamlet, Acte I, Scène II.
6 Hamlet, Acte III, scène I.
7 Jacques Lacan, Le Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, chapitre XVIII-XXIV.
8 Ibid. p. 361.
9 Jacques Lacan, Le Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, p. 369.
10 Ibid., p. 357.
11 Ibid., p. 354.
12 Ibid., p. 354.
13 Sigmund Freud, Analyse finie et infinie, PUF, 1937.
14 Pierre Desjardins, Le consensus interordres sur l’exercice de la psychothérapie, Juin 2018, site de l’OPQ.
15 Sigmund Freud, Une difficulté de la psychanalyse, édition électronique, Les classiques des sciences sociales de l’UQAC, 1917, p. 9.
16 Ibid., p. 7-8.
17 Ibid., p. 9.
18 Sigmund Freud, Une difficulté de la psychanalyse, p. 8.
19 Sigmund Freud, Anthropologie de la guerre, Éditions Fayard, 2010.
20 Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », dans Essais de psychanalyse, Éditions Petite Bibliothèque Payot, 1977.
21 « La Nuit de cristal de 1938, ou comment l'Allemagne bascule dans l'horreur », Radio-Canada, 23 janvier 2017.
22 Alain Gilbert, Le traitement de la souffrance, texte inédit, octobre 2017.
23 Jocelyne Richer, « Protectrice du citoyen : la réduction des services a atteint un point critique », Le Devoir, 29 septembre 2016.
24 Vincent De Gaulejac, La société malade de gestion : idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Éditions du Seuil, 2005, p. 32.
25 Ibid., p. 79.
26 Olivier Labouret, Le nouvel ordre psychiatrique : guerre économique et guerre psychologique, Éditions Érès, 2012, p. 19-36.
27 Thérapie cognitivo-comportementale.
28 Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux).
29 Alain Abelhauser, Roland Gori, Marie-Jean Sauret, La folie Évaluation: les nouvelles fabriques de la servitude, Éditions Mille et une nuits, 2011.
30 Cette vision de la souffrance conduit à des situations aberrantes. Par exemple, le Québec est la province où non seulement l’on prescrit le plus de Ritalin ou un de ses dérivés, mais depuis plusieurs années il bat le record de l’année qui a précédé. Lorsqu’on considère que la grande majorité de ces prescriptions sont données aux garçons, on est en droit de se demander quelle sorte de génération d’hommes le Québec est en train de fabriquer. Voir : Philippe Mercure, « Ritalin: la consommation atteint des records au Québec », La Presse, 9 mars 2015.
31 Le Projet de Loi 21 visait à modifier le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines pour « moderniser le système professionnel en redéfinissant le champ de pratique des psychoéducateurs et des autres professions concernées ». Il a été adopté à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 18 juin 2009, son entrée en
vigueur a eu lieu le 20 septembre 2012. Voir site de l’Ordre des psychoéducateurs-trices du Québec.
32 Yves Martineau, Participation à une formation reconnue pour l’exercice de la psychothérapie, mars 2019, Site de l’OPQ.
33 Sigmund Freud, Une difficulté de la psychanalyse, p. 9.
34 Sigmund Freud, La technique psychanalytique, PUF, 1975, p. 94.
35 Jacques Lacan, « L’Étourdit », Scilicet n° 4, 1973 : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend ».
36 Jacques Lacan, Le Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, p. 357.
37 Ibid., p. 351.
38 Ibid., p. 351.
40 Ibid., p. 341.
41 Ibid., p. 342.
42 Ibid., p. 351.
43 Jacques Lacan, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, p. 101-119.
44 Jacques Lacan, « La signification du phallus », dans Écrits II, Éditions du Seuil, 1958, p. 103-115.
45 Lacan, Jacques, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, chapitre III, « Le rêve du père mort : Il ne savait pas qu’il était mort ».
46 Jacques, Jacques, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, p. 118.
47 Ibid., p. 117.
48 Ibid., p. 118.
49 Ibid., p. 118, c’est nous qui soulignons.
50 Dans la formule de Freud, « doit » s’écrit avec un « t » et non pas un « s » puisque le « Je » en question est l’objet qui doit advenir, et non pas le sujet du verbe « devoir».
51 Jacques Lacan, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, p. 313-316.
52 Hamlet, Actes III, scène I.
53 Jacques Lacan, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, p. 451.
54 Jacques Lacan, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, p. 353.
55 Jacques Lacan, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, p. 143.
56 Ibid., p. 143.
57 Ibid., p. 144.
58 Ibid., p. 144.
59 Ibid., p. 114.
60 Hamlet, Acte II scène I.
61 Jacques Lacan, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, p. 116.
62 Jacques Lacan, Le Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, p. 351.
63 Jacques Lacan, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, p. 353.
64 Ibid., p. 352.
65 Sigmund Freud, « Dora » dans Cinq psychanalyses, PUF, 1977.
66 Jacques Lacan, Le Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, chapitre XVI : « La pulsion de mort ».
67 Jacques Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir » dans Écrits II, p. 190.
68 Jacques Lacan, Le séminaire XX, Encore, Éditions du seuil, 1972-1973, p. 1.
69 Jacques Lacan, Le Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, chapitre XXIII : « Les buts moraux de la psychanalyse ».
70 Alain Gilbert, Le Discours Totalitaire, texte inédit, Décembre 2016.
71 Dans sa conférence à Milan, Lacan explique comment il s’y est pris pour formaliser le DC, en opérant une « toute petite inversion » de la partie gauche du Discours du Maître ; Du discours psychanalytique, Conférence à l’Université de Milan, le 12 mai 1972 ; voir le site Espace Lacan.
72 Michel Lapeyre, Marie-Jean Sauret, Sidi Askofaré, « L’inquiétant et le capitalisme », p. 29-33, dans L'inquiétant. Psychanalyse et recherches universitaires (PERU) vol. 6, Toulouse, 24 mars 2000. C’est nous qui soulignons. Les auteurs rappellent que cet exposé est le résultat des travaux effectués au sein de l'E.R.C. (Équipe de Recherches Cliniques, de l'Université de Toulouse Le Mirail) et dans le cadre de l'activité d'un séminaire franco-colombien sous l'égide du Comité ECOS- Nord (Comité Évaluation-Orientation de la Coopération Scientifique : Colombie, Mexique, Venezuela). Il s'appuie aussi sur les contributions de la revue Barca! notamment les n° 1, « L'utile
et la jouissance », et 13, « Le capitalisme et son discours ».
73 Primo Levi, Si c’est un homme, Éditions Julliard, 1987, p. 7-8. C’est nous qui soulignons.
74 Alors que je complétais l’écriture de ce texte, circulait sur la liste de correspondance de l’Association de Psychanalyse Jacques-Lacan (aujourd’hui, le Pari de Lacan) un court commentaire de Marie-Claire Terrier au sujet de « l’hégémonie du DC et sa logique qui promeut une jouissance asymptomatique » (cette correspondance a, depuis, disparu d’internet). Elle mentionnait que cette hégémonie « met en fait en fonction deux discours différents de jouissance, l’un appelant l’autre », une jouissance capitaliste et une autre jouissance, sans toutefois spécifier clairement cette autre jouissance. Ce commentaire, complétement indépendant de l’écriture de mon texte, amenait une brique supplémentaire au malaise actuel de notre civilisation. Ainsi, selon mon hypothèse, le DC et le DT s’alimentent mutuellement.
75 Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, Éditions Payot et Rivages, 2003.
76 Selon Agamben, on les appelait ainsi parce qu’ils avaient tendance à se dandiner comme un musulman lorsqu’il fait sa prière. Dans les autres camps de concentration, on les appelait différemment.
77 Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, p. 41-42.
78 Ibid., p. 43 ; Témoignage d’Améry. C’est nous qui soulignons.
79 Ibid., p. 43 ; Témoignage de Carpi. C’est nous qui soulignons.
80 Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz ; postface. C’est nous qui soulignons.
81 Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Éditions Gallimard, 2002.
82 Agamben mentionnait la même idée lorsqu’il disait : « il n’y a plus d’espace dans la conscience » (Ce qui reste d’Auschwitz).
83 Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem.
84 Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limite, Éditions Érès, 1977, p. 83.
85 Jacques Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir » dans Écrits II, p. 151 190.
86 Hannah Arendt, Le système totalitaire, Éditions du Seuil, 1972.
87 Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limite, p. 79.
88 François Terral, « Sur le lien social capitaliste », L’en-je lacanien 2003/1 n°1, 139-150.
89 Jacques Lacan, Le Séminaire X, L’angoisse, Éditions 1962-1963. C’est nous qui soulignons.
90 Jacques Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 sur la psychanalyse à l’école », dans Autres écrits, Éditions du Seuil, 2001, p. 257. C’est nous qui soulignons.
91 Jacques Lacan, Le Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, leçon du 10 mai 1960.
92 Par « psychanalyse en extension », je fais référence à ce que Lacan introduit dans sa Propositions du 9 octobre 1967, soit un savoir nouveau qui se construit à partir de la cure analytique qui, elle, est appelée « psychanalyse en intension ».
93 Jacques Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir », dans Écrits II, p. 190.
94 Lacan, Jacques, Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Éditions du
Seuil, février 1973, p. 307.
